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Réflexions liturgiques et théologiques

samedi 23 mars 2013


Entrée du Christ à Jérusalem.

Les dernières semaines de la vie publique du Christ sont sous-tendues par la volonté de Notre Seigneur de monter à Jérusalem. Ses disciples veulent l'en dissuader car les autorités religieuses de Jérusalem cherchent à l'éliminer. Jésus tentera à plusieurs reprises, mais en vain semble-t-il, de leur expliquer cette nécessité. Ces dernières semaines vont s'articuler autour d'actes très forts, tant symboliquement que politiquement, que Notre Seigneur va poser. Il s'agit de l'Onction de Béthanie, de la résurrection de Lazare et de l'entrée à Jérusalem. Si nous voulons comprendre un peu ce qui va se passer dans les jours qui vont suivre l'entrée triomphale de Jésus, nous ne pouvons pas dissocier ces trois temps forts.
Pour nous, chrétiens modernes du XXIe siècle, la fête des rameaux s’éclaire par la passion la crucifixion et la résurrection de Notre Seigneur. Il s'agit d'une entrée festive que la revue « Le Pèlerin » du 21 mars 2013 définit comme « une joyeuse pagaille improvisée, un ânon réquisitionné, une foule manipulable à souhait, composé de braillards illuminés agitant des palmes cueillies en urgence, une voie faite de manteaux et de tissus bigarrés et des disciples qui marchent en  arrière de leur héros ». Oui le seigneur est accueilli par une foule immense, entouré des 12 apôtres et certainement des 120 disciples qui l'accompagnent habituellement. Nous savons que la foule est versatile et que lors du procès de Jésus personne ne viendra le défendre ou le soutenir, à l'exception de Jean qui restera muet et de Pierre qui le reniera. Dans nos homélies, nous répétons qu'il n'est pas seulement le roi d'Israël, mais le Roi de toute la création qui vient combattre la mort, verser son sang, et par là même racheter nos péchés. Nous rappelons également que nous sommes comme cette foule, où les enfants acclament le Christ, où les femmes et les hommes mettent leurs manteaux par terre pendant que complotent les « princes du peuple ». Nous sommes tous, nous pauvres mortels, aussi enthousiastes et exaltés que cette  foule, mais aussi trop souvent versatiles. Comme les juifs de Jérusalem nous suivons bien souvent le Seigneur par intérêt. Mais peut-être cela vaut-il la peine de le suivre, même si notre motivation n’est pas claire. Mais qu'en est-il pour les judéens de cette époque, « n’ayant pas connaissance de la suite des événements ». Quel est leur attente ? Pour répondre à ces questions il est nécessaire de retourner aux deux moments forts qui ont précédé cette entrée glorieuse. Tout d'abord l’onction que fit Marie-Madeleine sur Notre Seigneur en sa maison de Béthanie, en présence des disciples et des judéens qui suivaient, de façon plus ou moins attentive, le Christ. Elle versa sur la tête de Jésus une huile parfumée fort chère, un parfum de nard, et essuya, de sa chevelure, les pieds du Seigneur couverts d’huile. Avec le recul, nous y voyons une anticipation de l'onction funèbre du corps de Notre Seigneur Jésus-Christ au sépulcre.
Mais pour les juifs de l’époque, cela renvoyait clairement à deux actes très importants de l'histoire d'Israël :
L’onction que fit Moïse, à la demande du Seigneur, sur Aaron et ses fils qui étaient  de la tribu de Lévy tout comme Moïse. Cette onction sacerdotale est relatée dans « exode 30,22 ».
Mais également l'onction effectuée par le prophète Samuel qui verse l’Huile sanctifiée sur la tête de Saül, là aussi à la demande du Seigneur, afin de le désigner comme roi d'Israël. Samuel  le fit également sur la tête de l'enfant David (1 Sam 10,1 et 16,12-13)
Marie-Madeleine s'inscrit donc, par cet acte, dans la lignée prophétique d'Israël, et désigne par là même le Christ comme Roi et Grand Prêtre à la face de la population juive.
Cette onction fut précédée par la résurrection de Lazare en présence de nombreuses personnes de la région de Jérusalem. Pour eux le Christ révèle sa puissance, il est bien Roi, Prêtre et Prophète. La foule qui l'accueille à l'entrée de Jérusalem attend que Notre Seigneur se conduise comme le nouveau grand chef d'Israël, détrône la classe sacerdotale et chasse les Romains. Or que fait-il ? Il se dirige vers le temple pour y prier, y prêcher, et demande à ses apôtres de préparer la Pâque ! Quelle déception pour le peuple qui attendait un nouveau David !
Alors « soyons comme des enfants qui courent  à la rencontre de leur Roi sans arrière pensée »

À lui soient  le Règne, la  Puissance et la Gloire aux siècles des siècles.
Père Jean Moïse.


mercredi 20 mars 2013


La Résurrection de Lazare


Saint Jean l'évangéliste est le seul à relater cet événement qui précède de très peu l'entrée triomphale du Christ à Jérusalem. Il est intéressant de noter le contraste entre le style du prologue, texte synthétique et saisissant dans sa brillante et brève formulation, et le récit de la résurrection de Lazare où Jean prend tout son temps, comme s’il nous invitait  à nous y attarder, comme si il y avait là quelque chose qui nous concernait, et que nous avions à approfondir.

Afin d'éclairer ce texte fondamental je vous propose de partager le commentaire que fit Alexander Schmemann, paru en 1961 dans « The Christian Way » 

 « La joie qui imprègne et éclaire l'Office de Lazare met l'accent sur un thème majeur : la prochaine victoire du Christ sur l ‘Hadès. Hadès est le terme biblique pour la mort et sa puissance universelle, pour l’indéniable ténèbre qui engloutit toute vie et empoisonne le monde entier par son ombre. Mais maintenant-avec la résurrection de Lazare-la mort commence à trembler. Un duel décisif entre la Vie et la Mort commence, nous donnant la clé de tout le mystère liturgique de Pâques. Déjà au quatrième siècle, cet office était appelé « annonce de Pâques ». Car en effet, il annonce et anticipe la merveilleuse Lumière et Paix  du Grand Samedi, jour de la Tombe vivifiante.

Lazare, l'ami de Jésus, personnifie l'humanité entière et aussi chaque homme, comme Béthanie-la maison de Lazare-symbolise le monde entier-la maison de l'Homme. Car chaque homme a été créé en tant qu'ami de Dieu et appelé à Son amitié : la connaissance de Dieu, la Communion à Dieu, le partage de la vie avec Lui : « en Lui était la Vie, et la Vie était la Lumière des hommes » (Jn 1,4). Et cependant cet ami, que Jésus aime, qu'Il a créé dans l'amour, est détruit, annihilé par une puissance que Dieu n'a pas créée : la mort. Dans son propre monde, le fruit de son amour, sagesse et beauté, Dieu rencontre une puissance qui détruit Son œuvre et annihile Son premier dessein. Le monde n'est que lamentation et affliction, complainte et révolte. Comment est-ce possible ? Comment est-ce arrivé ? Telles sont les questions implicites de la narration lente et détaillée donnée par Jean de la progression de Jésus vers la tombe de Son ami. Et une fois sur place, Jésus pleura, dit l'Évangile. Pourquoi donc pleura-t’il si il savait qu'un instant plus tard, il ramènerait Lazare à la vie ?

Il pleure parce qu'il contemple l'état misérable du monde, créé par Dieu, et l'état misérable de l'homme, le roi de la Création… « Il sent déjà » disent les juifs pour tenter d'empêcher Jésus d'approcher du corps, et ce « il sent déjà » peut-être appliqué à toute la Création. Dieu est Vie, et Il a appelé l'homme à cette divine réalité de la vie, et lui, « il sent déjà ». À la tombe de Lazare, Jésus rencontre la Mort-la puissance du péché de la destruction, de la haine et du désespoir. Il rencontre l'ennemi de Dieu. Et nous qui le suivons, nous sommes à présent introduits dans le cœur même de cette heure de Jésus, l'heure qu'il a si souvent mentionnée. Les ténèbres de la Croix qui arrivent, sa nécessité, sa signification universelle, tout ça nous est donné dans le plus court verset de l'Évangile-« et Jésus pleura ».

Nous comprenons à présent que c'est parce qu'il pleura son ami Lazare et était bouleversé pour lui, qu'il avait la puissance de le ramener à la vie. La puissance de la Résurrection n'est pas une divine puissance par elle-même, mais c'est la puissance de l'amour, ou plutôt, l'amour comme puissance. Dieu est Amour, et c’est l'amour qui crée la vie ; c'est l'amour qui pleure à la tombe et c’est dès lors l'amour qui restaure la vie… Telle est la signification de ces divines larmes. Ce sont des larmes d'amour, et dès lors, en elle se trouve la puissance de la vie. L'Amour, qui est le fondement de la vie et sa source, est à nouveau à l'œuvre, recréant, rachetant, restaurant la vie enténébrée de l'homme : « Lazare, sors dehors ! » Et c'est pourquoi cette liturgie de Lazare est le véritable commencement des deux : la Croix, en tant que sacrifice d’amour suprême, et la résurrection commune, en tant que triomphe ultime de l'amour.

 La joie de tous, le Christ, La Vérité, La Lumière, La Vie, La Résurrection du monde, S'est révélée dans Sa bonté à ceux qui sont sur la terre. Il est devenu le modèle de la résurrection et donna à tous l’absolution divine. »

À vous tous frères et sœurs, bonne et sainte montée vers Jérusalem, vers le Golgotha, vers la résurrection de notre Seigneur Jésus-Christ, à Lui soit le Règne, la Puissance et la Gloire aux siècles des siècles.

Père Jean Moise.

samedi 16 mars 2013


Chers Amis,

« En vérité, en vérité, je vous le dis, si le grain de blé ne tombe en terre et ne meurt, il reste seul; s'il meurt, il porte beaucoup de fruits. Qui aime sa vie la perd et qui hait sa vie en ce monde la conservera en vie éternelle.»

Ces paroles qui contiennent tout, le Christ les prononce d'abord pour lui-même, non en vue d'une catastrophe, mais à l'Heure où Il doit être glorifié par la souffrance, la mort et la résurrection (Jn 12,24-25). Rien n'est plus fécond que cet abandon actif. C'est quand le grain de blé s'abandonne sans résistance à la terre, quand il l'épouse du dedans en acceptant pleinement l'humidité qui l'enveloppe, le froid, la ténèbre et le pourrissement, que tout entre en gestation et donne naissance à la vie! C'est une Loi profonde et incontournable inscrite dans toute la Création. Comme le grain de blé, le ver à soie se ratatine dans son cocon, il est douloureusement écorché, tout en lui se déchire et se délabre, peu à peu son ancien corps se transforme en un autre, c'est la chrysalide qui, en trois semaines, pousse vers la lumière un merveilleux papillon...

Pour l'homme, tout est parabole dans la nature, elle est une Bible ouverte qui lui révèle son propre devenir. Pourquoi est-ce comme cela, pourquoi faut-il mourir pour vivre ? Parce que le fond de l'être, le fond de toutes choses est Amour. Le secret de la vie, c'est se donner et se recevoir, meurs et deviens est son essence. Il n'y a là rien à comprendre, seulement à expérimenter. Ce n'est donc offert qu'à ceux qui prennent le Chemin. Mais à ceux-là se dévoile une joie tout-à-fait inconnue et nouvelle, qui ne fleurit jamais dans la vie extérieure. Elle est de type initiatique pour l'homme qui s'y prête et qui se laisse emmener là où il n'irait sans doute pas de son propre gré. C'est la joie des cimes, où la louange se conjugue avec la souffrance.

Le disciple du Christ est conduit jusque-là par Marie. De Marie sous la croix de son Fils, nous ne savons rien et cela restera éternellement son secret le plus personnel. Peut-être des parents peuvent-ils en pressentir quelque chose, s'ils approchent ce mystère avec leurs entrailles de père ou de mère ? Parfois il y a aussi la transparence d'une vieille icône qui laisse entrevoir l'abîme, dans le regard ou un geste... Mais seule l'expérience de chacun peut lui révéler ce qui est unique et indicible. Même les mots de l'Evangile ne font ici qu'indiquer une direction. Tant que l'homme n'a pas prononcé, avec tout son être, un «oui» inconditionnel à ce qui lui arrive, les paroles du Christ restent étrangères, extérieures, ou lui semblent contre nature

« Si quelqu'un veut venir à ma suite, qu'il renonce à lui-même et prenne sa croix, et qu'il me suive. En effet, qui veut sauver sa vie la perdra, mais qui perd sa vie à cause de moi et de l'Evangile la sauvera (Me 8,34-35). C'est la même insistance que dans le texte du grain de blé. Mais ici est affirmé clairement le motif: à cause de moi. Nous sommes devant un texte central de l'Evangile, il constitue le pivot et le secret du Chemin ascétique de l'homme. Quelle dissonance inacceptable à une époque, la nôtre, d' « affirmation de soi », de « développement personnel », « d'élargissement de la conscience », de « jonction cosmique » et de tous les mouvements « d'éveil du potentiel humain »... !

Dans l'Evangile, de quoi s'agit-il ? D'un choix unique et exclusif du Christ. Vivre c'est Lui. Et le seul moyen pour vivre en Lui, c'est de se renier soi-même. Dans son quotidien, l'homme, même s'il a une religion, vit comme si le Christ n'existait pas, il a d'autres choix, l'axe de son désir est ailleurs, toute sa vie dit avec Pierre : Je ne connais pas cet homme ! (Mt 26,74). Ne se reniant pas lui-même, Pierre renie le Christ. En voulant sauver sa vie, il la perd. Dans le texte original grec, c'est le même verbe «renier» qui revient constamment dans des passages différents, qu'il s'agisse de renier le Christ ou de se renier soi-même. L'Evangile marque donc une alternance voulue : ou se renier soi-même ou renier le Christ, on ne peut dire oui à l'un sans dire non à l'autre, car la chair, en ses désirs, s'oppose à l'Esprit et l'Esprit à la chair; entre eux, c'est l'antagonisme (Ga 5,17).

Où est le fondement de ma vie: est-ce mon «moi» ou le Christ ? Pour qui et pour quoi est-ce que je vis? Cette question du Christ à la conscience de l'homme a suscité l'ère des martyrs, qui est la base normative de notre foi. Le martyr est poussé par les circonstances ponctuelles dans l'alternative d'un choix décisif: ou se renier soi-même ou renier le Christ. Aussi, ceux qui sont descendus dans l'arène, l'ont-ils fait en chantant, prémices d'une plénitude de joie en marche. Mais si le martyr est la norme du christianisme, ce choix s'impose à chacun d'entre nous, et même à chaque instant au fil des jours.
Car la vie vaut ce que vaut l'instant, et l'instant ne vaut que par la joie qu'il contient, mais la joie, elle, n'existe que par le Christ, source divine de toute joie. Le « moi » est un puits sans fond de besoins et de passions, son appât est le plaisir sans joie et sans vie; au bout de ce choix-là il n'y a que le néant et la mort...

On comprend alors que chaque «non» dit à soi-même par amour est un oui dit au Christ. Et de cette attitude, chaque moment nous en offre la grâce : dans le confort et les facilités de notre société de « consommation », la pornographie et la violence de la télévision, dans la façon de boire et de manger, dans la concupiscence des relations, dans les pensées et fantasmes multiples et finalement dans l'orientation profonde de notre coeur... L'exercice du reniement de soi peut être constant ! Mais ce qui importe n'est pas de se renier, c'est de lier notre sort à celui du Christ.
Dans cet esprit, lier notre sort à celui du Christ, nous vous souhaitons une belle Semaine Sainte et une lumineuse Résurrection !

Avec toute notre affection, à bientôt !

Père Alphonse et Rachel


mardi 29 janvier 2013


Autour des Templiers

            A l'approche de l'année 2014, nous verrons de plus en plus fleurir de la littérature autour de l'exécution du grand maître de l'Ordre du Temple. Cela ira du plus sérieux au plus délirant, toutes les occasions étant bonnes pour se mettre en avant! Effectivement nous fêterons le 700 ème anniversaire de la mort stupide et scandaleuse des derniers dignitaires de l'ordre, exécutés par un pouvoir capétien ayant perdu son enracinement et sa dignité au profit du « tout est bon pour réussir et pour s'enrichir ». Le roi Philippe le Bel et ses conseillers ayant oublié le magnifique testament de Saint-Louis le neuvième du nom. Le besoin de remplir des caisses vidées par une politique irresponsable a amené ce roi et ses conseillers à faire n'importent quoi! L'élimination, O combien intéressée, des Templiers a suivi toute une stratégie indigne d'un grand monarque. Déjà en 1302, après la déconfiture de Courtrai le roi avait eu recours à l'altération des monnaies ce qui faisait de lui un véritable escroc. Cela avait été suivi par l'expulsion des banquiers Lombards puis par celle des juifs du Languedoc après, bien évidemment, avoir confisqué leurs biens, et redorer ainsi le trésor royal. Afin de sauver  son "image de marque" le conseil du roi pratiquait toujours de la même façon : salir le plus possible ce qu'ils voulaient abattre, telle était sa méthode, et cela réussissait malheureusement trop bien.
            Il est important de rappeler que l'Ordre du Temple n'était qu'un ordre chevaleresque parmi d'autres, qui se feront concurrence, mais collaboront aussi très souvent ensemble. Ils sont les purs produits de la réforme grégorienne qui avait pour but de réformer l'Eglise et de la soustraire à l'emprise néfaste des laïques, mais également de s'opposer de façon légale à la violence chevaleresque. La création d'ordres militaires religieux offrait ainsi aux chevaliers occidentaux, plus ou moins disciplinés, une ascèse propre "comparable à l'ascèse monastique", tout en leur permettant de continuer à combattre dans le monde, en suivant bien évidemment la voie droite fixée par une règle religieuse. La violence chevaleresque est littéralement ré-orientée vers ce que Saint Augustin a appelé une "guerre juste", ce qu'était la croisade d'après le pape Urbain II. L'Ordre du Temple et l'Ordre de Saint-Jean l'hospitalier étaient internationaux à l'origine. Progressivement ils donneront naissance à des ordres nationaux tels que les "Porte-Glaives", les "chevaliers teutoniques", l'ordre de "Saint Georges", etc.
            Tous les ordres ne furent pas créés lors des premières croisades. Par contre c'est à cette époque qu'ils furent militarisés. Peu connus  avant les croisades, ces ordres anciens étaient essentiellement hospitaliers et installés au Moyen-Orient. On peut citer un ordre occidental qui était plus ou moins confidentiel : l'ordre d'Amus, qui aurait été créé en 804 à Toulouse. Au Moyen-Orient, dès 648, Jean de Chypre préside à la naissance de l'ordre militaire et hospitalier de Saint Lazare de Jérusalem. Mais selon « la belle histoire » cet ordre spécialisé dans la prise en charge des lépreux est selon Louis XIV" le plus ancien ordre de la chrétienté", et  pour certains son origine est même pré- chrétienne : il aurait été créé par Jean Hyrcan (134 – 104 avant J-C). Ce fils de Simon Macchabée, qui était grand prêtre et prince du peuple juif, aurait utilisé l'argent qu'il avait retiré du tombeau de David pour financer ce la création d'un hôpital qui soignait les lépreux de Jérusalem!

            Père Jean Moise.

lundi 28 janvier 2013


LES NOCES DE QANA

            En ce début de XXIe siècle où les mariages se soldent par 70 % de divorces, il est évident que le mariage à deux, c'est l'échec garanti ! Mais au cœur de cette détresse humaine, le Messie va manifester sa gloire au sein même de cette humanité en souffrance. En ce milieu du mois de janvier, le Christ commence déjà sa mission : c'est aux noces de Cana. Fête presque inconnue en Occident, elle est pourtant d'une richesse extraordinaire! Il s'agit en effet des épousailles mystiques de Dieu avec l'humanité, c'est l'union du Christ avec l’Église, les épousailles du Créateur avec sa créature, et de Dieu avec chaque homme, avec chacun d'entre nous.

            Marie, l’Épouse avec un grand E, Marie le « reste d'Israël » comme le disent les écritures, Marie va faire ouvrir la manifestation publique de son Fils, petit détail ? Miracle insignifiant ? Marie se manifeste comme la grande médiatrice qui intercède, la Mère des Vivants, la nouvelle Ève, « Terre Mère et matrice d'une humanité nouvelle par le fait qu'elle engendre le Christ à sa vie publique et les disciples à l'attitude fondamentale : faites tout ce qu'il vous dira ! ». Oui, c'est un petit geste insignifiant du quotidien lorsque l'on dit : « remplissez ces jarres d'eau ». Mais par ce simple geste Il va verser des fleuves d'eau vive, la grâce de son Amour.

            Comme le dit le Père Pascal : « mais avant qu'elle ne soit vive, cette eau, qui symbolise notre quotidien, est incolore, inodore, sans saveur : elle est plate ! Selon l'approche qu'on en a, elle en reste là où devient matricielle, contenant le germe de toute vie, capable d'une prodigieuse transformation.                                                                                                                                               Les jarres, elles, sont au nombre de six, chiffre qui signifie également le quotidien dans la Bible, l'horizontal. Le Christ, disent les Pères de l’Église, est la septième jarre, la dimension verticale, l'éternité dans le temps, à l'intérieur même du quotidien. Et les jarres vides, symboles du vide de soi et des choses, appellent la plénitude du Christ, qui donne par sa présente profondeur à tous, jusqu'au geste le plus simple.
Par cette présence de plénitude, l'eau devient le vin qui annonce l'ivresse mystique. Le vin n'est pas comme l'eau, il a une saveur pétillante et ouvre les temps messianiques annoncés par les prophètes jusqu'aux noces éternelles. ».

            Cette absence de vin à la fin du repas peut de paraître anecdotique. Mais, pas dans le contexte du mariage hébraïque. Nous devons nous souvenir du rituel précis et immuable des fêtes juives: l'accueil se fait par  « l'ancien », ou le rabbin, qui offre la première coupe en signe de bienvenue. La célébration peut commencer autour du repas. L'ancien rompt le pain et le donne aux participants. Puis à la fin de la célébration il bénit la dernière coupe. C'est la coupe de la bénédiction, symbole de la descente de la Présence Divine, de la Shékina. Or à Cana, il n'y a plus de vin, donc pas de Bénédiction divine ! Dieu sera absent dans la vie des mariés : c'est le malheur assuré ! L'essentiel est absent ! Alors dans le vide ordinaire de ces six jarres, Jésus, Lui la septième jarre, verse sa plénitude et l'eau se transforme en vie, en vie pétillante.

            Rappelons-nous également que dans toutes les célébrations liturgiques, celles-ci comportent un rite très important lors de l'offertoire chez les Romains et lors de la préparation des saints dons chez nous des orthodoxes : c'est la mixtion de l'eau au vin dans le calice. Ce rite est nettement inspiré par l'Évangile de Saint-Jean, et il représente la transfixion du Christ au Golgotha : « un des soldats transperça avec sa lance le côté du Seigneur et il en sortit du sang et de l'eau ». La mémoire de ce fait est d'autant plus significative que la coupe du calice symbolise le cœur. La transfixion et le flux d'eau et de sang est un thème capital chez Saint-Jean qui revient dans une épître : « Jésus est celui qui est venu par l'eau et par le sang, non par l'eau seule, mais par l'eau et par le sang. Et l'Esprit est celui qui témoigne que le Christ est la Vérité. Il y en a trois qui témoignent sur terre : l'Esprit, l'Eau et le Sang, et ces trois sont d'accord ».
            La prière lors de la mixtion se rapporte implicitement au miracle des noces de Cana que seul Saint-Jean raconte : « O Dieu qui a établi d'une manière admirable la dignité de la nature humaine, et plus admirablement encore la renouveler, donne-nous selon le symbole de cette eau et de ce vin de participer à ta divinité comme tu as daigné participer à notre humanité. »

            Ce miracle signe d'avance toute la vie enseignante du Christ et le but même de son enseignement et de sa manifestation terrestre : cette transmutation de l'eau en vin est le signe de notre régénération. C'est la réintégration de notre humanité purifiée (L’eau) dans la vie enivrante de la Vie spirituelle (Le vin). C'est également la nouvelle voie offerte au premier Adam, homme déchu, qui lui permet de devenir « Fils de Dieu ».
            Comme le dit Annick de Souzenelle : « Qanah est un nom important. Il veut dire acquérir. À Qanah, par ce mariage, commence l'acquisition totale des énergies non encore accomplies que symbolise la femme in épousée...  c'est le contrepoint du meurtre que commet Qain en tuant son frère Abel et en répandant son sang sur la terre… Par ce meurtre il donne la puissance à la terre, au cosmos extérieur. A Cana, le vin extérieur vient à manquer mais le Christ apporte le vin nouveau. Il est nécessaire à la réjouissance, symbole de la jouissance dans l'acquisition du NOM.».

            Le Vin se transformera en Sang sur la croix et le Sang deviendra le Feu de la Pentecôte. Ce sont les étapes de la transfiguration totale du quotidien par l'Amour, auxquelles nous communions à chaque eucharistie. C'est la transformation radicale de notre vie : le vin nouveau fait éclater nos « vieilles outres ». Le miracle de Cana est donc la préfiguration de la Cène et de la Passion où s'accomplit la deuxième face du mystère : le vin et l'eau, qui lui est mêlé, deviennent le Sang Divin, véhicule de la Vie divine, dans la Vigne spirituelle. « Dans la matrice du tombeau, Christ célébrera les épousailles universelles, où le Fils de l'Homme ouvrira son noyau, où le nouvel Adam, versant l'eau et le sang de la blessure au côté, aura totalement accompli le nom d'Adam et deviendra le NOM qu'Il est, et qu'alors Il révélera pleinement. ».

            Puis lors de la Pentecôte, le Sang se transformera en feu, en l’Esprit de feu qui embrasera la terre, qui nous embrasera jusqu'à nos plus petits instants, jusqu'à nos plus petits recoins, pour notre salut et le salut du monde.

dimanche 27 janvier 2013


« MAICA  DOMNULUI  IN  40  DE  IPOSTAZE »

J’ai trouvé cet album d’icônes roumaines dans la bibliothèque de mon frère Alain et je le remercie de me l'avoir prêté. Son auteur, le maître Gheorghe Raducanu, est connu par ses nombreuses expositions ainsi que par les dizaines d'églises restaurées ou peintes, tant en Roumanie qu'à l'étranger, il fit, entre autres, un travail soutenu en Bucovine. Il est l'auteur de nombreuses peintures traditionnelles qui ornent nombre d'édifices de culte en Roumanie.
C'est un coloriste par vocation, nourri par les traditions du vieil art roumain, sensible surtout à la conception décorative-abstraite de l'art populaire ainsi que de la technique de peinture sur verre. C'est également un chercheur de l'art byzantin, restaurateur d’art religieux ancien, auteur de nombreuses fresques, de vitraux et mosaïques de nombre d’églises éparpillés dans toute l'Europe.
« Raducanu possède le savoir de réaliser le difficile équilibre entre le goût classique et le goût moderne, d'exprimer dans ses images toute la dignité de l'être physique et spirituel de l'homme », ainsi que l'exprime le critique d'art italien Vincenzo Galizia.
L'apparente pauvreté du langage pictural et la simplicité des formes anatomiques sont une des constantes de ce peintre. Sa technique se caractérise par des contours décantés d'une sobre beauté et d'une pureté infinie, « par les couleurs pures des habits et les ineffables décors dorés des fonds », ainsi que par le doux coloris et la transparence à la lumière. « Cette transfiguration de la lumière, recomposée dans des ombres de couleur, atteint parfois au sublime ».
Cette collection de 40 icônes de la Sainte vierge se remarque par la force de la création et par le raffinement artistique du peintre. Chaque fois la même icône nous apparaît dans une nouvelle forme pleine de fraîcheur et d'originalité où l'on remarque l'individualité toujours neuve des personnages ainsi que la densité de la création, la diversité de la couleur et de sa tonalité lyrique.
Cet album de « la Sainte Vierge en 40 hypostases » est un hymne sacré voué « à Celle pleine de grâce ». Nombre de critiques indiquent que ce peintre « réussit à poser sur les choses et sur les êtres un regard qui les transfigure, qui leur confère une transparence impalpable, illuminé par un éblouissement divin, tout en gardant une vision moderne d'un doux lyrisme ». C'est pourquoi l'Eglise Orthodoxe Roumaine considère ces créations comme des ouvrages de référence.
Si vous avez l'occasion de trouver cet album chez un bouquiniste, sur Internet, n'hésitez surtout pas à vous le procurer.

Père Jean Moïse.

mardi 8 janvier 2013


À propos de l'Avent
8 janvier 2013

En ce temps de l'Avent nos textes sont centrés sur Saint-Jean le Baptiste, le Précurseur. Il est celui qui a annoncé la venue du Seigneur, qui lui a ouvert la voie, tout comme l'avait fait Isaïe le prophète. Et nous chrétiens, l'Eglise nous demande de mettre nos pas dans les pas du Précurseur, d'annoncer sa venue et de rendre droit ses sentiers. De même que Saint-Jean le Baptiste a mené sa mission baignée par l'esprit d'Isaïe, de même nous avons à agir dans l'esprit du Précurseur.
Lors de ma lecture de Saint Mathieu (11) je me suis souvenu d'un texte de notre saint évêque Jean de Saint Denis, et bien qu'un peu long, je me permets de vous le donner dans son intégralité :
«  A la lumière de l'Évangile je parlerai de la conversion ou pénitence, du changement de l âme de l'être humain, de l'homme lorsqu'il s'approche du Christ. Mais je baserai mes paroles sur la réponse de Jésus aux disciples de Jean. Que leur dit notre seigneur ?
« Allez raconter à Jean ce que vous entendez et vous voyez : les aveugles voient, les boiteux  marchent, les lépreux sont purifiés, les sourds entendent, les morts ressuscitent, la bonne parole est annoncée au pauvres. »
Voilà les six étapes, les six marches de la conversion d'une âme, mais chacune de ces marches présente aussi la possibilité d'une chute : « heureux celui pour qui je me serai  pas une occasion de chute », dit le Christ.
L'expérience de notre vie nous montre que l'approche du Christ comporte ces épreuves, et pour les gens qui nous entourent, et pour les peuples, et pour les civilisations autant que pour notre propre âme. Combien ne parviennent pas à traverser les étapes, se scandalisant sur la route, trébuchant sur la première marche, les autres sur la seconde, les troisièmes sur les marches suivantes.
Oui, six étapes jusqu'à ce que l’âme arrive à se changer, se transformer, devenir messagère de la « Bonne Nouvelle aux pauvres », six étapes comme les six jours de la création : car il s'agit bien, en effet, d'une re- création, d'un renouveau, d'une « nouvelle naissance ».
« Les aveugles voient », c'est la première étape que l'Eglise nomme le catéchuménat. L'humanité débute par l'écoute de l'enseignement de l'Eglise, la lointaine perception de la lumière sur un tel mystère qui lui était caché jusque-là. Le premier cercle est l'enseignement, l'ouverture de la vie intellectuelle, du cœur, de l’âme, mais même cette étape n'est pas franchie immédiatement et sans secousses. Lorsque l'apôtre Paul voit la lumière, ses yeux s'ouvrent sur Dieu, tandis que ses yeux physiques perdent  la vue.
Ne voyons-nous pas l'aveugle sur les paupières duquel le Christ dépose un peu de salive recouvrer la vue progressivement ? Ainsi l’âme s’ouvre progressivement à la vision spirituelle. Pensez-vous que trouver la lumière est déjà la conversion ? Oh non ! L'occasion de chute n'est pas loin : car la deuxième étape approche.
« Les boiteux marchent » : en effet, la création nouvelle exige le dépassement de l'état d'un homme qui boite. Vous boitez, vous hésitez, vous n'êtes ni païen, ni chrétien, vous jetez un regard en arrière. Un Saint-Pierre hésite sur la manière d'agir envers les païens et envers les hébreux ; il hésite à renoncer à la circoncision, et c’est saint Paul qui est contraint de s'opposer à lui, de le pousser à dépasser circoncision et incirconcision. Si l'intellect  a compris, le comportement dans la vie peut n'avoir pas changé. La deuxième étape, pour certains, peut durer longtemps. Il y a une résistance à vaincre et rien ne marche droit. Nous avons vu, nous avons été éclairés, illuminés, mais l’être total n'a pas changé ; nous boitons et nous hésitons, nous risquons d'abandonner la première lumière qui nous fut donnée peu à peu. La lumière n'est pas perdue, mais abandonnée, trahie, quittée.
Enfin, la bonne volonté survient, l’hésitation est brisée ; la première étape nous a fait « enfants de lumière », la seconde, enfants de l'Eglise. Le Christ  nous appelle : « suivez-Moi ». Nous Le suivons, nous marchons, nous n'hésitons plus, nous agissons conformément à l'illumination.
Alors, arrive la troisième étape : le péché se découvre. C'est la lèpre. Nous la discernons chez les autres, dans la communauté, elle se révèle à nous dans l'Eglise elle-même, et en nous-mêmes. À cet instant, pouvons tomber et partir, parce que nous ne supportons pas la lèpre de l'Eglise, du prochain et de nous-mêmes. Bien qu'engagés, il nous est possible, cependant, d'abandonner par découragement ; il semble que la purification soit impossible. Ceux qui persévèrent quittent alors le monde, non pour le laisser, mais pour se retirer dans le désert et implorer la purification.
C'est lorsque nous sommes purifiés, que nous n'éprouvons plus le trouble de la lèpre, du péché du monde et de nous-mêmes, que s'élève la possibilité d'entendre la parole du Verbe. La quatrième étape de l’épreuve réside en ce qu'après avoir surmonté les trois premières, il nous faut devenir sourd, indifférent au monde ; ne plus être dispersé, distrait et savoir prêter l'oreille à la Parole.
La cinquième étape ? « Les morts ressuscitent ».
Permettez-moi de m'arrêter aux quatre premières étapes qui donnent déjà matière à penser et à réflexion sur les autres, et  sur nous-mêmes. Ne nous pressons pas de définir et de juger, considérons les épreuves et les chutes qui se présentent à chacun de nos pas, tenant compte des conversions progressives, soyons patients avec les autres, et attentifs sur nous-mêmes. Tout en prêchant « à temps et à contretemps », sachons bien distinguer les étapes les unes des autres ; mais ne nous scandalisons jamais, avançons pas à pas sur notre propre route, montons avec confiance le chemin qui nous conduit vers le Christ « notre Vie ».
Il a une sixième étape qui s'enfonce dans l'invisible, nous rapprochera encore davantage du Dieu incarné à Qui la gloire aux siècles des siècles. Amen ! »
Bon chemin dans les pas de Saint-Jean Baptiste.

                                                                                                  Père Jean-Moïse



mardi 30 octobre 2012


Les hypothèses  de Claude Tresmontant.
Selon les hypothèses de cet auteur,  présentées dans son livre «  le Christ hébreu », l'évangile de Marc fut écrit vers 40/60. Pour cet auteur les quatre évangiles et l'apocalypse furent rédigés en hébreu avant l'incendie de Rome par Néron, et contrairement à l'opinion la plus répandue, l'évangile de Luc est le moins grec des quatre et le plus évidemment hébreu, sauf la première phrase.
                Claude Tresmontant écrit que si nous ne disposions pas de la Sainte Bible hébraïque, écrite en langue originale, « et si tous les textes hébreux étaient perdus, s'il ne restait que la traduction grecque que nous appelons la septante ou les septante, il se trouverait certainement aujourd'hui des savants pour soutenir mordicus que cette traduction grecque des Septante n'est pas une traduction et que la Bible a été écrite directement en grec. D'ailleurs l'hypothèse n'est pas dans l'air, puisqu'il existe quelques livres qui ne nous sont conservés qu’en traduction grecque, et dont l'original hébreu est perdu. On voit très évidemment en les lisant que ce sont des traductions faites à partir d'un texte original hébreu. Il se trouve des savants qui soutiennent mordicus que ce sont des compositions originales faites en langue grecque, jusqu'au jour, comme cela s'est vu, où l'on découvre enfin l'original hébreu du livre en question.
Pour les quatre évangiles, il en va de même. Comme nous ne possédons plus, à cette heure, les documents hébreux originaux qui ont été traduits en langue grecque et qui ont donné les quatre évangiles, il se trouve, depuis plusieurs siècles, des savants qui soutiennent mordicus que ces quatre évangiles ont été écrits directement en langue grecque.
La démonstration du fait que les quatre évangiles-et bien d'autres textes de la bibliothèque de la nouvelle alliance-sont en réalité des traductions faites à partir de textes hébreux sous-jacents, cette démonstration est réalisable si l'on se souvient de ce que les psychologues allemands de la première moitié du XXe siècle appelaient la Gestalt théorie. Ce n'est pas en prenant les éléments, c'est-à-dire le vocabulaire, les mots, que l'on peut faire cette démonstration, car il se trouverait toujours un savant, comme par exemple Deissmann, qui découvrira dans telle inscription le mot dont on pensait qu'il était propre à la traduction grecque de textes hébreux. Les traducteurs de la Bible hébraïque en langue grecque n’ont pas inventé des mots grecs. Ils en ont forgés quelques-uns, mais assez rares. Ce qui prouve qu'il y a traduction, ce n'est pas seulement le vocabulaire, c'est la figure ou la forme de la phrase, c'est la structure de la phrase, c'est l'ensemble constitué par le vocabulaire, la structure de la phrase et la signification. Finalement la démonstration conduit à une évidence, si et seulement si l'on parvient avoir cette forme de la phrase ou de la formule qui est la forme de la phrase hébraïque. »
La critique biblique moderne se développa principalement au XIXe siècle en Allemagne sous l'action de philosophes et théologiens, en majorité protestants mais pas tous chrétiens, et influencé par les premiers frémissements de la Gestalt. Comme beaucoup de chrétiens au XIXe siècle, qu’ils soient protestants ou catholiques et même orthodoxes, ils étaient majoritairement antisémites. Nombre d'entre eux estimaient « qu'un juif ne pouvait écrire de telles choses. ». Encore maintenant c'est la conviction de certains fondamentalistes chrétiens aux relents d'antisémitisme viscéral. Ce sont eux qui ont imposé au monde la datation en vigueur encore aujourd'hui, malgré beaucoup de contrevérités. Pour Claude Tresmontant l'Évangile de Matthieu en hébreu se situerait juste après la résurrection de Notre Seigneur ainsi que celui de Jean. Et il donne les fourchettes suivantes : Luc dans les années 40-60, les premières lettres de Paul entre 50 et 52, Marc dans les années 50 60 et l'apocalypse autour de l'an 60.
Je vous fais grâce des analyses techniques, s'ils vous intéressent n'hésiter pas à retourner au livre cité en référence, et je vous donne les conclusions de l'auteur :
1.       l'Évangile de Marc est tout entier traduit à partir de textes hébreux.
2.       Mais sa traduction manifeste en plusieurs occasions un effort certain pour éliminer des expressions hébraïques qui étaient décidément trop dures à avaler, si j'ose dire, pour un lecteur issu du paganisme. Nous tenons donc là un indice que l'Evangile de Marc est postérieur à celui de Matthieu.
3.       Nombre de textes de première importance qui se trouvent dans Matthieu sont disparues de Marc. Ce sont des textes très difficiles pour un lecteur d'origine païenne.
4.       Marc, pas plus que Matthieu, Luc ou Jean, ne connaît la prise et de la destruction de Jérusalem et du Temple.
5.       Marc ne connaît pas la mort de Jacques, le frère du Seigneur, évêque de Jérusalem, en l'an 62.
6.       Marc ne connaît pas le massacre des chrétiens par Néron en 64 ou 65 et les persécutions qui ont commencé à partir de cette date.
7.       Marc a supprimé les textes tels que ceux qui concernent le signe de Jonas. On ne peut donc plus affirmer que sa traduction est antérieure au passage de l'heureuse annonce aux païens. Au contraire, les indices précédemment relevés laissent penser que son évangile s'adresse aussi à des frères et des sœurs issues du paganisme. C'est un évangile allégé.
Nous pouvons donc situer la traduction de Marc dans une zone de probabilité qui va des années 40 à 60. C'est à ce résultat que parvient, par d'autres méthodes, beaucoup plus savantes, John A. T. Robinson.
Il est bon de rappeler que Marc est le neveu de Barnabé qui est un juif originaire de Chypre, et fut l'un des premiers convertis, l’un des 12 pour nombre de spécialistes. C'est d'ailleurs lui qui s'est porté garant de la conversion de saint Paul devant les autres apôtres. Il a d'ailleurs accompagné celui-ci avec Marc lors de son premier voyage à Chypre. Puis Paul refuse de prendre Marc pour ses voyages suivants et entraine de ce fait le départ de Barnabé qui retourna chez lui en Chypre. Quant à Marc il se rend à Rome, où il rejoint Pierre avec qui ils convertissent en partie la communauté hébraïque des 12 synagogues qui s'y trouve. Marc est le traducteur de Pierre avec qui il travailla, mais il n'a pas connu notre Seigneur Jésus-Christ, pas plus que Paul et ses partisans, contrairement à Pierre et Barnabé.
L'activité romaine de Marc et de Pierre se déroulait sous le règne de l'empereur Claude, juriste et législateur avisé, habile et généralement tolérant sauf vis-à-vis des religions étrangères. Vers l’an 50 Claude fera expulser les juifs de Rome parce qu'ils ont causé des troubles par leurs disputes au sujet d'un certain Christos. Ce fait fut relaté, entre autres, par l'historien latin Suétone qui n'est d'ailleurs pas tendre pour les chrétiens.
Bonne et Sainte lecture de Saint-Marc.           P. Jean Moïse.

jeudi 18 octobre 2012


En ces temps troublés, et non seulement dans le domaine spirituel, nous constatons qu'un nombre important de personnes pérégrinent d'Eglise en Eglise, ou en sectes, ou encore en fraternités ou en cellules occultes de tout genre. Ces démarches étant grandement facilitées par le recours à l'Internet. Recherchant ce qui leur convient le mieux ; au regard parfois d'un ego exacerbé, mais le plus souvent par une quête tout à fait respectable de vérité. Cependant le risque est grand de passer de positions extrêmes en positions extrêmes, en recherche du sensationnel, dans lesquelles ces « errants » se perdent en perdant souvent leur temps, et très souvent leur argent.
Cela nous rappelle l'état de pauvreté spirituelle de l'empire romain au troisième, quatrième et cinquième siècle, ou une infinité de voies religieuses s’offraient aux chercheurs. Démarche normale pour un jeune, mais il faut savoir s'arrêter ! Nombre de chrétiens, en ces temps là, ont butiné chez les gnostiques, Mithra, Cybèle, Isis, Sol Invictus et j'en passe. Mais, après leur conversion définitive au christianisme, certains feront un véritable chemin spirituel jusqu'à devenir, même pour quelques-uns d'entre-eux, Pères de l'Eglise. À nous de convaincre les « touristes de Dieu » d'en faire autant.
Certains de nos contemporains ne jurent que par l'ésotérisme, alors que d'autres le rejettent systématiquement. Or, le christianisme fut, dès l'origine, ésotérique et initiatique ainsi que l'affirment les premiers auteurs, à commencer par Mathieu et Luc! Mais il fut aussi très rapidement associé à une démarche exotérique, qui est un réel mouvement vers « l'autre ». Notre démarche doit contenir ces deux aspects. L’exotérisme se nourrissant de l'ésotérisme et réciproquement.
Nous ne pouvons  vivre reclus dans notre grotte, notre demeure, en nous contentant de la prière, de la lecture divine, de la méditation et d’une ascèse individualisée. Mais nous ne pouvons pas non plus nous satisfaire d'assister aux offices, aux pèlerinages, aux conférences de toutes sortes ! Nourrissons-nous donc à ces deux sources ! Elles sont comme nos deux jambes pour nous permettre d’avancer sur le chemin spirituel. Certes, on peut avancer à cloche-pied, mais c'est très fatigant, l'on ne va pas bien loin et la chute est souvent fréquente. Intégrons ces deux aspects du christianisme, et enrichissons-nous d'une véritable dialectique spirituelle : ésotérisme, exotérisme, ésotérisme, etc.
Quant à notre attitude vis-à-vis du monde, notre guide Saint-Jean de Saint Denis précise que nous ne pouvons pas nous contenter de « vivre reclus dans nos cellules monastiques, ni au contraire de nous satisfaire d'un activisme social » en se coupant de tout le reste. Notre action dans le monde doit impérativement se nourrir d'une vie liturgique et sacramentelle et d’une ascèse personnelle ; et vice versa. Notre frère le diacre Marc Guichard, en partant du célèbre « rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. », développe dans son article paru dans la revue « le Chemin » (www. centre-bethanie.org) un aspect similaire, et donne le conseil suivant : « le chrétien est en même temps dans la cité terrestre et dans la cité de Dieu ». Certes, le Christ a affirmé qu'il n'était pas de ce monde ; mais Il a assumé le fait qu'il vivait dans ce monde et ce, jusque sur la Croix.
Père Jean Moise.

mercredi 6 juin 2012

A propos de la Sainte Trinité

Il y a une semaine nous avons fait mémoire de la descente de l'Esprit de Vérité sur Marie et les saints apôtres, et par là même sur tout les baptisés en Christ. Cette sainte Pentecôte ouvre le temps du millénium de l'Esprit comme le dit l'apocalypse. Pour nous la révélation de l'Évangile commence le jour où l'ange Gabriel dit à Marie : « l'Esprit Saint viendra sur vous, et la vertu du très haut vous couvrira de son ombre. C'est pourquoi l'être saint qui naîtra de vous sera appelé Fils de Dieu… » Et surtout lorsque Marie répondra : « je suis la servante du Seigneur, qu'il me soit fait selon votre parole ». C'est le « fiat volontas tua ». L'Esprit Saint est à l'œuvre pendant toute la période historique de la vie de Notre Seigneur. Lors de la Visitation de Marie, sa cousine Élisabeth est remplie de l'Esprit Saint, tout comme Saint Jean le Baptiste qu'elle porte dans son sein. L'Esprit Saint descend sur le Christ lors de son baptême et l'accompagne tout au long de sa mission. À chaque fois nous avons affaire à une théophanie trinitaire que l'Eglise décrit et définit de façon dogmatique : la Nature divine s'épanouit en Trois Personnes. Ce dogme est d'une importance capitale, non seulement pour la spiritualité chrétienne, mais aussi pour la structure de l'Eglise en ce qui concerne l'ecclésiologie. Il y a là une cohérence parfaite, en sorte qu'un incroyant, ou un chrétien par habitude, peut ne rien comprendre à l'Eglise. Dire que l'Eglise a été instituée par le Christ et qu'elle est animée par le Saint Esprit ne suffit pas. Il nous faut élever notre réflexion si l'on veut un peu mieux comprendre ce qu'est l'Eglise.
Certains se demandent pourquoi le Saint Esprit fut envoyé deux fois, la première fois, après la résurrection, selon Saint-Jean (20,21-22) : « comme mon Père m'a envoyé, moi aussi je vous envoie, dit Jésus à ses disciples ; après ces paroles, il souffla sur eux, et leur dit : recevez l'Esprit Saint… ». La seconde fois lors de la Sainte Pentecôte. Une explication simpliste consiste à dire que la première fois fut partielle, en quelque sorte la préfiguration de la seconde, qui, elle, viendra en plénitude. « Certaines mauvaises langues » peuvent même avancer que lors de la première fois « cela n'a pas marché ». Nous préférons voir dans ces deux interventions les deux aspects de l'Eglise :
·         Le souffle envoyé par Jésus sur ses disciples est un acte collectif : « recevez le Saint Esprit. Les péchés seront remis à ceux à qui vous les remettrez… » Cela correspond à l'aspect sacramentel, et par la suite institutionnel voir hiérarchique de l'Eglise. Cet aspect, d'ordre sacramentel, est l'œuvre du Fils qui confère à l'Eglise sa structure essentielle, sa nature.
·         Les langues de feu, qui se divisent et se posent sur chacun des apôtres, signifie l'action personnelle du Saint Esprit sur ceux-ci, et, par extension, sur chacun des fidèles, sur chacun d'entre nous. Il s'agit ici de l'œuvre de l'Esprit Saint : la sanctification des âmes, que l'on peut appeler « aspect charismatique de l'Eglise ».
Il s'agit donc de deux aspects de l'Eglise : le premier est sacramentel et hiérarchique, le second charismatique et spirituel. On peut avancer l'hypothèse que le premier correspond à la mission du Christ et le second à la mission du Saint Esprit, et que ces deux missions correspondent au niveau de la Sainte Trinité à ce qu'on appelle les deux processions divines : la génération du Verbe et la spiration du Saint Esprit. Ainsi, « dans cette perspective admirable, l'Eglise apparaît comme la parfaite image de la Sainte Trinité ». Il est bien évident que ces deux missions sont inséparables.
La théologie chrétienne s'intéressant à l'état humain, nous pouvons voir dans le dogme trinitaire la réalisation de l'intégralité de cet état humain comme tel : être, sagesse, volonté. Je reprendrai ci-après l'analyse que fit l'abbé Stéphane dans son livre « l'ésotérisme chrétien » :
Dieu est conçu comme une Essence se présentant en trois Personnes, et chaque Personne est conçue comme une relation subsistante (autonome) distincte des deux autres Relations et s'identifiant à l'Essence divine par son caractère de subsistance : ce n'est pas un accident surajouté à l'Essence divine, mais il est, si l'on peut dire, dans la nature de l'Essence divine, de se présenter en trois Relations subsistantes. Cette conception de la divinité est donc exclusive d'un absolu qui transcenderait les trois Personnes ». C'est en cela que consiste la différence essentielle entre la Trinité et les triades des antiques religions. « C'est pour cette raison que nos théologiens ne peuvent pas concevoir qu’un hindou, par exemple, puisse atteindre l'Absolu sans passer par le «truchement », de ces trois Personnes et leur mission terrestre.… Ce que nous, orthodoxe, appelons l'économie du Fils et l'économie du Saint Esprit. Le rapport créateur-créatures est inconcevable en dehors de la Trinité et de l'Incarnation ; c'est ce qui oppose la philosophie chrétienne à la philosophie antique. Un Absolu « absolument absolu » ne pouvant créer du relatif, il faut qu'il existe un « relativement absolu » au sein de l'Absolu, c'est la fonction des trois Personnes ; toute la philosophie chrétienne est ainsi dominée et déterminée par le « Dieu est amour » de Saint-Jean.
Voyons maintenant comment fonctionne cette Sainte Trinité : « la Personne du Père n'est autre que l'Essence divine en tant qu'elle engendre la Personne du Fils, et vice versa. Il en est de même pour le Saint Esprit. Cet échange mutuel, ce don total de l'Essence divine qui circule éternellement, et en dehors bien entendu de toutes conditions limitatives d'existence comme le temps et l'espace, constitue un double mouvement qui embrasse les trois Personnes. C'est en quelque sorte la révélation de Dieu à Lui-même par Lui-même ». Aucune des Personnes divines ne garde jalousement la possession de l'Essence divine pour elle-même, mais elle en fait le « don total »-le Sacrifice-aux deux autres, en même temps qu'elle la reçoit d’elles. « Elle est donc pauvreté, plénitude, bonté. Elle est l'action de Grâce par excellence, par laquelle les trois Personnes se rendent mutuellement grâce; c'est la Sainteté du « Dieu trois fois saint »: c'est la liturgie suprême en Dieu, c'est le chant du Trisagion, de la triple action de Grace ». Cette gloire est infini et appelle à l'existence des possibilités de manifestation comprise dans le verbe (prologue de Saint-Jean) : Dieu crée par Amour. « Les créatures en Dieu, dans leur essence, ou archétype éternel, sont comme des rayons internes de la Gloire essentielle de Dieu. Sur le plan existentiel, elles sont comme des rayons externes de cette Gloire ; lorsqu'elles sortent du chaos des possibilités pour parvenir à la « surface » des eaux, elles poussent le « cri primordial » : alléluia ! » Rappelons que le Sacerdoce et le Sacrifice sont essentiellement « un sacrifice de louanges, et dans cette perspective, l'Eucharistie est essentiellement « l'action de grâces », entendu non pas comme une attitude psychologique de remerciement mais comme une participation eschatologique à l'Action de Grâce Suprême, au Sacrifice et au Sacerdoce du Verbe en Dieu lui-même ». L'être humain entre donc, par cette dynamique, dans la communion des trois Personnes pour participer éternellement à la gloire éternelle de Dieu. Dans l'Incarnation, la Personne du Fils s’unit à la nature humaine ; dans le Christ, il y a union hypostatique des deux natures divine et humaine. Quant à la communication du Saint Esprit, elle transmue l’âme au niveau de la procession du souffle caractéristique de la troisième Personne. Saint-Jean de la Croix, dans son « cantique spirituel » écrit : « l’âme spire la même spiration d'Amour que le Père et le Fils spirent en elle dans cette transformation ». L'abbé Stéphane précise que dans la nuit obscure, les trois vertus théologales purifient les trois puissances de l’âme et les réfère aux trois Personnes : « la foi purifie l'intelligence et la conduit au Fils qui est Lumière, la charité purifie la volonté, et la conduit au Saint Esprit qui est Amour, enfin l'espérance purifie la mémoire, par le souvenir de Dieu, et la conduit au Père ». Enfin, l'action du Saint Esprit se manifeste dans la maternité hypostatique du Saint Esprit : en Dieu, le Saint Esprit révèle le Père et le Fils à eux mêmes ; en nous, l'Esprit opère une révélation analogue. « Nul ne peut prononcer le nom de jésus si ce n'est par l'Esprit » (1 Cor.12, 3).
La Sainteté, loin de se réduire à un volontarisme moral, est essentiellement une participation à la Sainteté divine telle qu'elle apparaît dans notre réflexion ci-dessus : c'est un dépouillement, un anéantissement de son être dans l'autre qui lui fait trouver par là même son « être propre ». Ce qui constitue essentiellement la Personne divine, c'est de se donner entièrement à une autre Personne divine. « Le Père est donc le Grand Pauvre par excellence, et c'est ce qui fait son infinie richesse ». Réciproquement le Fils se connaît dans le Père comme engendré du Père, tout comme l'Esprit qui en procède. À leur tour, ils n'existent comme Dieu, que parce qu'ils viennent du Père. Le Père ne possède l'Essence divine que parce qu'il la donne au Fils et à l'Esprit qui ne possèdent l'Essence divine que parce qu'ils la reçoivent du Père. C’est cela qui distingue les trois Personnes. C'est la même Essence qui est donnée et reçue par chacun. Le même mouvement d'Amour lie le Père à l'Esprit et au Fils, le Fils au Père et à l'Esprit et l'Esprit au Père et au Fils. Le Fils et l'Esprit ne peuvent se constituer en tant que Personne que s’ils communiquent à l'autre tout ce qu'ils ont reçu d’elle ; ils ne peuvent recevoir l'Essence divine que s'il la donne à leur tour ; ainsi le Père reçoit ce qu'il a donné et « se retrouve ». « La vie divine consiste dans la réciprocité d'un altruisme parfait, total, fait d’infinie pauvreté et d’infinie charité. Cet acte devient ainsi infini richesse dans le dépouillement. C'est en cela que constitue ce que l'on peut appeler le « Sacerdoce éternel du Verbe », dont le sacrifice du calvaire sera l'incarnation dans le temps », une manifestation historique nécessaire.
Nous sommes ici au sommet de la révélation. Ceci constitue, si l'on peut dire, la base et le sommet de l'Évangile. C'est le mystère de la Divine Pauvreté et de la Divine Charité, de l'anéantissement du Fils et de l'effusion de l'Esprit dans le sacerdoce éternel du Fils.

mercredi 30 mai 2012

La Sainte Pentecôte


        Cette liturgie est célébrée avec les ornements liturgiques rouges, couleur du feu de l'Esprit Saint, et commence par les Tierces Royales. L'Office des  tierces fait  partie des petites heures monastiques, et est dédié au Saint Esprit. C’est saint Hugues, abbé de Cluny, qui décide d'enrichir l'Office de tierces de la Pentecôte par un cantique du 9ème siècle que la tradition attribue à Charlemagne. Cette tradition a semblée si belle que l'église l'a adoptée dans sa liturgie. Aux accents inspirés de ce cantique, nous nous recueillons, et appelons le Saint Paraclet qui «plane sur tous les temples de la chrétienté, et descend dans tous les cœurs qui l’attendent avec ferveur ». La première strophe de cet hymne, si tendre et si imposant, se chante toujours à genoux.
            Le Christ a toujours affirmé qu'il était venu accomplir les Ecritures. C'est le cas de la Pâque et de la Pentecôte. Les actes de Notre Seigneur Jésus-Christ respectent les rythmes et les temps de l'Ancien Testament. Moïse et le peuple d'Israël ont traversé la mer des joncs lors de la première Pâque. Le Christ a traversé la mort lors de la seconde Pâque. Puis après 7 semaines dans le désert, au 50e jour fut scellé, sur le Sinaï, l'alliance de Dieu et de son peuple dans le tonnerre et les éclairs : première Pentecôte. Le 50e jour après la résurrection, l'Esprit Saint scelle à nouveau une nouvelle alliance en descendant, dans le tonnerre et les éclairs, sur les disciples et Marie la très sainte Mère de Dieu rassemblés dans la chambre haute : deuxième Pentecôte. Nous pouvons également faire le parallélisme entre la trahison du peuple qui avait suivi Moïse, et celle de saint-Pierre lors de la Passion de Notre Seigneur, ainsi que le doute de Thomas. Nous rappellerons également que 50 est le nombre du Jubilé. Dans les premiers temps de la vie en Terre Sainte, lors de la 50e année, étaient redistribués les « patrimoines ». Les psaumes disent en effet : « le cordeau m'a donné la part la meilleure ». Cette 50e année était une année sabbatique. Elle signe un nouveau départ, en quelque sorte une nouvelle création. Il en est de même pour les 50 jours de la Pentecôte : 49 qui résultent de l'exaltation du sept (7 × 7), le 7 étant le nombre divin de la création, auquel s'ajoute l'unité (1) : signe d'un retour à l'unité, d'un nouveau départ, une nouvelle création. La première Pentecôte du mont Sinaï a fait d'Israël le peuple élu. Il devait donc y avoir une seconde Pentecôte pour tous les peuples, comme il y avait eu une seconde Pâque pour le rachat du genre humain.
Après l'Ascension, les disciples de Notre Seigneur « montèrent dans la chambre haute… Tous d'un même cœur, était assidu à la prière », précise les Actes des apôtres qui rappellent que Jésus « leur prescrivit de ne pas quitter Jérusalem, mais d'attendre la promesse du Père : celle que vous avez entendue de moi : Jean vous a baptisé avec de l'eau, mais vous, c'est dans l'Esprit Saint que vous serez baptisés». Ainsi, les apôtres pourront répondre à la mission voulue par le seigneur et précisée par Mathieu (28,19-20) :   « allez donc, enseigner toutes les nations… ».
L'Esprit Saint promis par Jésus, et qui descend sur les apôtres en ce jour, c'est le même Esprit qui était descendu dans le feu du Sinaï pour graver la Torah qui fit d'Israël un peuple. En ce jour les dons qu’Il nous a donnés à profusion vont constituer l'Eglise, que les Actes définissent comme « une multitude de croyants n'ayant qu'un cœur et une âme ». Cet envoi de l'Esprit Saint est inséparable du Christ qui est « porteur de l'Esprit Saint ». Olivier Clément dit à ce propos : « l'Esprit est cette puissance que nous pouvons en quelque sorte assimiler par notre souffle, si notre souffle se fait porteur de Dieu », car le souffle Saint produit une véritable résurrection de notre âme mort, pour la Vie en Christ.
Avec l'Ascension s'achève la présence historique du seigneur, mais sans la Pentecôte, elle resterait sans effet dans notre vie. La Pentecôte actualise le sens de la création et de l'incarnation : c'est le commencement de la Vie en Christ dans le feu du Saint Esprit. Par l'Esprit Saint, Marie enfante à nouveau. Cette fois-ci c'est la Sainte Eglise qui est mise au monde et que Marie a charge de nourrir et de protéger. Ce jour est la fête de tous les baptisés en Christ, ces hommes et ces femmes priant les uns pour les autres. L'Esprit Saint est à l'œuvre dans notre monde, en attendant le retour en gloire du Christ, et comble l'Eglise de ses dons, de ses charismes, et remplit les cœurs de joie et de vie débordante. Ces charismes sont complémentaires les uns des autres comme le dit saint Paul dans la première épître aux corinthiens (12,4-11).

samedi 19 mai 2012

Ce qui nous différencie de nos autres frères chrétiens


  1. Introduction
Lorsque l'on parle de différence on pense d'abord au Filioque. Pour les orthodoxes, le Saint Esprit procède du Père (credo de Nicée Constantinople) alors que pour les catholiques, il procède du Père et du Fils (dès le 9ème siècle). Nous aborderons ce problème un peu plus tard.
Pour les orthodoxes, le mode de gouvernement de l'Eglise est fondé sur le rôle central de l’évêque, ce qui donne une organisation décentralisée. Pour les catholiques,  l'organisation est pyramidale, et l’autorité provient du pape, évêque de Rome. Il se considère, depuis le haut Moyen Âge, comme le vicaire du Christ successeur de Pierre qui, en quelque sorte, se survit en lui, et gouverne à travers lui l'église universelle. Lors du concile du Vatican (1870) le dogme de l'infaillibilité pontificale est pris relativement à la hâte. Certains auteurs relient cette décision à l'annexion des Etats pontificaux par Victor-Emmanuel. Le monde orthodoxe ignore totalement cette décision.
Une autre différence est celle de l'ordination des hommes mariés qui est d'usage en orthodoxie mais interdit dans le catholicisme romain. La règle du célibat des prêtres est adoptée lors du 4ème concile du Latran en 1216 (Innocent 3). Il ne faut pas confondre cet usage avec un « improbable mariage » de prêtres déjà ordonnés.
Nous ne traiterons pas des différences liturgiques. A ce sujet, nous vous conseillons l’ouvrage de Michel Mendez : « La messe de l’ancien rite des Gaules », pour une étude historique et critique, et « L’Eucharistie Sacrement du Royaume » d’Alexandre Schmemann pour une étude historique et symbolique.
Nous allons établir une rapide chronologie afin d'éclairer ces différences et de les replacer dans leur contexte.

  1. Bref rappel historique
Durant la période des origines, on concevait l'Eglise comme un ensemble d'églises locales en communion réciproque, chacune réalisant la totalité du mystère de l'Eglise, de même, aucune autorité particulière de droit divin n'était attribuée au siège métropolitain. L'Eglise de Rome ne faisait pas exception. Contrairement aux idées reçues, il n'existait qu'un seul Empire romain, ni oriental ni occidental, qui ambitionnait de « faire de l'univers divisé une seule cité ». Dès le 4ème siècle, cet Empire s'était doté peu à peu d'une culture spécifiquement chrétienne et universelle. Il a toujours gardé son unité constitutionnelle et spirituelle même lors de la parenthèse de 286 à 476 qui vit l'émergence de «  2 empires ».
Progressivement, les églises locales occidentales ont adopté le latin, abandonnant les langues locales et le grec. La conception de la primauté romaine sera peu à peu acceptée par tout l'Occident qui a tendance à calquer l'antique tendance à l'universalité romaine en l'appliquant à la "Rome chrétienne". Gélase 1er, pape de 492 à 496, va contester l'équilibre des 2 pouvoirs, ecclésiastique et impérial, en prônant un papo- césarisme qui subordonne le pouvoir temporel au pouvoir spirituel. Ce principe s'affirmera sous les carolingiens qui deviendront les protecteurs de l'église de Rome. Grégoire III fut le dernier pape qui ait demandé à l'empereur de Constantinople la confirmation de son élection. Ses successeurs notifieront la leur à la cour carolingienne, dont ils auront consacré l'usurpation des droits des mérovingiens. L'empire fondé par eux veut être l'unique et véritable « Empire chrétien universel ». Ce qui n’était pas le cas de Clovis et des rois mérovingiens qui régnèrent sur la plus grande partie de la Gaule et qui restèrent intégrés à la conception de l'Empire. Les carolingiens inciteront Rome à condamner la vénération des icônes et introduire le Filioque augustinien dans le symbole de la foi.
Le second point de divergence est d'ordre théologique. Il découle de la doctrine de saint Augustin. Ses réflexions marqueront profondément l'histoire de l'Occident chrétien mais les Eglises non latines ne les accepteront jamais. Les prises de position d'Augustin s'expliquent en grande partie par son parcours : d'abord manichéen puis néoplatonicien, il devint chrétien en 387 lorsqu'il fut baptisé à Milan par Saint Ambroise. Sa conversion l’a amené à valoriser les capacités de l'intelligence humaine en ce qui concerne la connaissance de Dieu et du mystère même de la Sainte Trinité. Cela l'amène à subordonner l'humain au divin mais sans le transfigurer. La transfiguration sera au contraire une constante du christianisme orthodoxe.
Ses a priori ont conduit Augustin à s'attacher aux analogies psychologiques du mystère trinitaire (mémoire-intelligence-amour) sont le reflet du père-fils-esprit). L'emploi de la « catégorie aristotélicienne de relation » pour définir les personnes divines, va l'entraîner à affirmer que le Saint Esprit procède du Père et du Fils comme d'un seul principe.
D'autres aspects de sa doctrine sont rejetés par la pensée orthodoxe : sa doctrine de la grâce et de la prédestination, entre autres, en sacrifiant le principe de la liberté humaine. Cela se retrouvera dans un certain protestantisme et le jansénisme. Sa doctrine du péché originel débouchera sur le dogme de l'Immaculée Conception.
Une certaine lecture de « la cité de Dieu » va conduire à une théocratie pontificale où toute autorité sera soumise au pape, souverain pontife. Nous pouvons dire que la lutte du sacerdoce et de l'empire, la théocratie et ses avatars ultérieurs, le cléricalisme et l'anticléricalisme qu'il a suscité, les causes profondes de la réforme protestante, certains aspects du gallicanisme du 17° siècle, les controverses sur la grâce et le jansénisme, sont  les conséquences de l'augustinisme et de sa problématique. Nous pouvons penser que tout cela a pour conséquence, également, la réduction de la vie spirituelle à une éthique sociale en relativisant les affirmations dogmatiques.
Toutes ces divergences seront avivées par la conquête et la mise à sac de Constantinople en 1204 par les armées croisées franques et germaniques. La rupture de l'unité spirituelle de l'Europe sera majorée par plusieurs facteurs :
·         L’expansion de l'islam, par la conquête de l'empire perse ainsi que les territoires des patriarcats d'Alexandrie, d'Antioche et de Jérusalem, va isoler l'Europe occidentale du reste de l'empire et recentrer le pouvoir vers le nord de celui-ci.
·         Les invasions slaves détruisirent presque toute trace du christianisme et de romanité dans les régions balkaniques obligeant les populations chrétiennes à se réfugier dans les montagnes.
·         L'empire carolingien et la papauté vont ignorer ces drames vécus par l'empire byzantin, ce qui augmentera encore la scission entre l'Orient et l'Occident, tout comme l'utilisation par le pape Nicolas Ier de faux décrets attribués aux papes antérieurs.

  1. Le Filioque.
L'origine de cette conception se trouve dans l'enseignement de Saint-Ambroise qui a écrit : « car de même que le Fils nait du Père, de même l'Esprit Saint procède du Père et du Fils » mais surtout dans celui du bienheureux Augustin qui affirme la procession du Saint Esprit par le Père et le Fils dans de nombreux passages de ses écrits et principalement dans le « De Trinitate ». On reparle de cette addition au concile de Tolède en 585. Charlemagne l'appuya au synode d'Aix-la-Chapelle, mais le pape Léon III refusera cette proposition. Elle sera reconnue  sous le pontificat de Nicolas Ier ; on peut dire que cette décision va consacrer la séparation entre les églises d'Orient et d'Occident. Elle ne fut définie comme dogme qu'au concile de Lyon en 1274.
Bien évidemment les églises non latines la rejetèrent comme une altération de la foi apostolique. Pour nombre de théologiens orthodoxes le Filioque « détruit la délicate balance entre l'unité et la diversité dans la Divinité. Il subordonne l'Esprit au Fils sans prêter assez d'attention au rôle de l'Esprit dans le monde, dans l'Eglise et dans la vie quotidienne de chaque chrétien. Il accentue l'unité de Dieu aux dépens de la diversité. L'unité dans l'Eglise romaine a triomphé, de même sur la diversité, d'où le centralisme et l'excès d'autorité papale. » (Jean BIES : Dans "les Spiritualités comme Voies de Salut et de Délivrance, face aux "spiritualismes" contemporains").
Il nous semble évident que Charlemagne a imposé cette modification pour des raisons strictement politiques afin de rompre ainsi avec l'empire d'Orient. Quant à l'église romaine, elle justifiait ainsi le pouvoir de "souverain spirituel" du pape en le faisant « distributeur de la grâce du Saint Esprit », qui est pour elle, « l'Esprit du Christ « et qui « procède du Christ ». L'église d'Orient garde tout au contraire la foi dans l'indépendance de la grâce du Saint Esprit qui ne procède que du Père seul.

  1. Théologie
       Jusqu’au XIe siècle les théologiens occidentaux appartiennent encore à l'univers des Pères de l'Eglise et restent proches de la tradition orthodoxe. Mais progressivement le caractère trop scolaire et abstrait, pris par la théologie dogmatique dans les universités occidentales à partir du XIIIe siècle, s'écarte de la pensée orthodoxe en introduisant une dissociation entre « théologie et spiritualité ». La démarche occidentale, progressant par des constructions logiques, et par des  affirmations successives (cataphatique), s'éloigne de la tradition orientale. Celle-ci n'est pas intellectualiste, mais plutôt intellective, car avant tout soucieuse de conserver son rapport avec la transparence « supra mentale », selon Grégoire Palamas qui affirmait que « toute parole conteste une autre parole »., Ce qui est privilégié en orthodoxie, plutôt que la spéculation, c'est la mise en pratique par la liturgie et la prière, l'expérience intérieure.
La démarche orthodoxe préfère la voie négative, ou apophatique, ainsi que la voix paradoxale : l’antinomisme. Ce sont « deux échardes insupportables dans la chair du rationalisme » qui ne peut procéder que par affirmations successives ou oppositions catégorielles. Vladimir Lossky écrit « la vraie trame de la tradition de l'Eglise d'Orient procède inversement, et par toute une série d'éliminations, de soustractions, de réticences, retire à la divinité tout ce qui la recouvre d’écorces, de surcharges, et ne relève pas d'elle intrinsèquement. » Clément d'Alexandrie remarque « nous pouvons atteindre Dieu non pas dans ce qu'il est, mais dans ce qu'il n'est pas ».
Si l’apophase décourage le mental en insistant sur son impuissance à régner, l'antinomie le décourage en le crucifiant entre ces larrons qui sont les opposés. Pour la première ce n'est « ni ceci ni cela », pour la seconde ce sera « et ceci et cela ». Le "tiers inclus" a toujours habité cette tournure d'esprit. Pour Maxime le Confesseur «  rien de dit, ni rien de non-dit  ne peut approcher Dieu... Il se situe en réalité au-delà de toute affirmation comme de toute négation ». Pour l'orthodoxie le principe divin se situe au-delà même de la conciliation des contraires.

  1. « Ce que n'est pas l'orthodoxie ».
Restons donc dans une approche apophatique... La tradition chrétienne orientale n'est pas :
  • Historienne. Ce qui compte d'abord pour elle, c'est ce qu'enseignent la Sainte Ecriture et la tradition. Ce qui l'intéresse c'est l'acception dans la vie du Christ beaucoup plus que la vie de l'homme Jésus, le Christ historique, c'est avant tout Son enseignement et Sa mission.
  • Doloriste. L’imitation de la passion, la dramatisation des souffrances du sauveur lui demeurent anecdotiques. Ce que cette tradition contemple dans son humanité, c'est l'archétype de l'Humanité adamique, et dans la croix, c'est l'arbre de vie. « Elle ne saigne pas du tragique humain, mais rayonne de la joie pascale ».
  • Transformiste. Tout a été proclamé, une fois pour toutes, dans les deux Testaments, précisé par les sept premiers Conciles Œcuméniques, résumé par le symbole de foi de Nicée Constantinople. Cette tradition considère que la Vérité ne saurait progresser ou varier, et que le seul moyen de l'actualiser, de la perpétuer, c'est de la vivre ( avec tout ce que cela implique d'exégèse et de réflexion contemporaine". Il en est de même pour le respect du symbolisme liturgique. Ainsi de l'orientation de l'autel. Pour les Orthodoxes Il est inconcevable que le célébrant tourne le dos à l’Orient. L’Orthodoxie y voit une rupture des plus subversives avec le cheminement qui mène des ténèbres à la lumière, une inversion caractérisée du symbolisme spatial. 
  • Prosélyte. Notre position dans ce domaine c'est "venez et voyez" comme dans l'Evangile de Jean, cela implique un dialogue constant avec les autres ainsi qu'un partage chaleureux. Mais cette attitude n'accepte évidemment pas de compromis.
  • Dualiste. Depuis l'Incarnation, les corps des baptisés sont devenus « temples de l'Esprit Saint ». Se séparant ici de Platon, les Pères réhabilitent la matière. C'est là, dans les corps sanctifiés par les sacrements, que s'établit le « sanctuaire de Dieu ». Le « Royaume est en vous ». Lors de la liturgie clercs et laïcs communient sous les deux espèces selon l’injonction du Christ car ils appartiennent tous deux au « sacerdoce royal » qui fait que tout homme est « prêtre de son existence ». Il n'y a pas, non plus, d'opposition absolue entre l’Incréé et le créé, comme en témoigne l'apparition du Christ aux trois disciples sur le Mont Thabor.
  1. Le péché originel et la conception du salut.
La chute de l'homme a eu pour cause un acte libre et volontaire. Par orgueil, l’homme se voulut comme Dieu, et perdit donc toute relation immédiate avec le seul Dieu. Cette désobéissance originelle entraînait également la chute de la nature tout entière. Le péché et le mal viennent de la non observation des lois de Dieu. Saint Basile disait que « le péché est le seul mal réel ». Le seul remède est le retour vers Dieu. Pour les catholiques romains cela ne peut se faire que par un don gratuit de Dieu seul. Pour les orthodoxes c'est par la Grâce Divine et l'acceptation du Salut par l'homme : un retour volontaire de l'homme vers Dieu. Comme l'a écrit Pierre Kovalevsky :
« La différence entre les deux conceptions est donc radicale. L'orthodoxie croit que la nature créée était bonne en elle-même, et qu'elle était inclinée vers le Bien. Elle a été corrompue par l'orgueil et la désobéissance des premiers hommes. Une transformation de la nature ainsi qu’un retour libre et volontaire de l'homme vers Dieu est indispensables. Selon Saint-Macaire « tout ce que l'homme a fait de saint ici-bas l'accompagnera dans l'autre vie et lui donnera la vie éternelle ». Selon la doctrine catholique romaine l'homme avait, avant le péché originel, une vie naturelle et une vie surnaturelle. Il perdit, par le péché, la vie surnaturelle et toutes ses faveurs. Elles lui sont rendues gratuitement à cause des mérites de Jésus-Christ, à condition de rester en état de grâce et de.ne.pas.commettre.de.péché.mortel. Pour l'orthodoxie l'état sans péché mortel n'est qu'un état neutre qui ne suffit pas pour le salut.
                  
Depuis Martin Luther, les chrétiens réformés (protestants) pensent que la chute de l'homme a été définitive, irrémédiable. Il n'y a plus de relation possible entre le fini et l'infini, entre le naturel et le surnaturel. La rédemption ne peut venir que d'un acte miséricordieux de Dieu, moyennant la Foi.
Le jansénisme est plus pessimiste encore, quant à la nature humaine, que le protestantisme. La tragédie humaine consiste, selon lui, en ce que Dieu ne veut pas le salut de tous ses enfants.
L'orthodoxie croit que Dieu veut le salut de tous, et qu’il ne dépend que de l'homme de répondre à l'appel divin : Dieu vient à nous par Son Fils qui nous donne la possibilité du salut et la plénitude de la Vérité, mais pour être sauvé, il faut un acte libre d'acceptation et une transfiguration de la vie par la grâce du Saint Esprit. ».
Si le protestant ne se sent pas responsable de son salut, si le catholique ne porte cette responsabilité que dans une certaine mesure, l'orthodoxe se sent pleinement responsable de son salut et de sa damnation. Le but de l'homme est dans la transformation de sa nature humaine pour qu'elle puisse voir Dieu, et vivre dans sa communion constante. La voie du salut, pour un orthodoxe, consiste en un travail continu de purification qui le rapproche de Dieu. La foi est le moyen qui ouvre la voie du salut, mais elle n'est pas un but en soi, elle n'est que le commencement du chemin spirituel.
La doctrine de l'Immaculée Conception est une des conséquences de la théorie catholique du péché originel. Elle n'est pas acceptée par l'orthodoxie parce qu'elle constitue une rédemption partielle, et qu'elle est contraire à la doctrine de la liberté dans le Salut. Par la même, elle n'accepte pas l'acte d'obéissance qui est nécessaire pour notre rédemption. Si Marie la Vierge est conçue en dehors du « péché originel », quelle est sa proximité avec nous pauvres humains ? Par ce dogme elle est devenue l’« inaccessible pureté »appartenant déjà au monde divin. Ce dogme semble donc, pour beaucoup d'orthodoxes, totalement inutile et totalement contestable. Pour l'orthodoxie, par le "OUI" sans réserve ni hésitation, Marie est purifiée de la séparation avec Dieu, Elle devient la" Toute Pure", le parfait réceptacle. Elle devient par la même le modèle idéal du disciple.

  1. Conclusion.
Comme vous avez pu vous en rendre compte, tout au long de votre lecture, nous parlons tous du Christ, fils du Dieu vivant, avec bien souvent des approches communes mais aussi parfois des acceptations et des façons de vivre notre foi très différentes, parfois radicalement différentes. L'église orthodoxe et l'église catholique romaine professent que l'église du Christ est unique, et que cette unité  est déjà réalisée. Sur la plus grande partie du dogme chrétien, leurs affirmations convergent. Le rapprochement a commencé avec les rencontres du pape Paul VI et du patriarche Athénagoras en 1967, et se poursuit afin de permettre une meilleure compréhension, un dépassement de nos contradictions, et d'envisager le rétablissement de la communion sacramentelle entre les deux églises.
 Il subsiste cependant des difficultés concrètes qui se situent principalement au niveau de l'ecclésiologie, de la doctrine trinitaire. La participation orthodoxe au mouvement œcuménique se fait dans un esprit missionnaire car « l'unité entre tous les chrétiens ne peut se réaliser que par le retour à la tradition commune et universelle de l'église ». 
On ne sait pas assez, que, pendant tout le premier millénaire chrétien, nos ancêtres se faisaient baptisés par triple immersion jusqu'à la fin du Moyen Âge, qu’ils multipliaient sur eux les signes de croix, en somme, qu’il n’y avait qu’un seul comportement chrétien dans toute la chrétienté. On ignore aussi une chose savoureuse : c’est que: les rois de France prêtaient serment sur un Evangile orthodoxe en slavon, apporté à Paris par Anne, fille du Grand Duc  Iaroslav, princesse de Kiev, lors de son mariage en 1044 avec le roi Henri Ier.

Pour notre Eglise occidentale de tradition orthodoxe, l’essentiel n’est pas d’occuper l’espace médiatique, ni de construire une institution centralisée et hiérarchisée, mais pour reprendre l’expression de Monseigneur Kallistos WARE, de devenir des « cellules eucharistiques vivantes ».


                                                                                             Père Jean Moïse




Pour aller plus loin je vous suggérerais les lectures suivantes :
Kallistos Ware :     « Approches de Dieu dans la tradition orthodoxe »
                              « L’orthodoxie, l'église 7 conciles »
Jean Meyendorff : « Unité de l'empire et divisions des chrétiens »