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Réflexions liturgiques et théologiques
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lundi 28 janvier 2013


LES NOCES DE QANA

            En ce début de XXIe siècle où les mariages se soldent par 70 % de divorces, il est évident que le mariage à deux, c'est l'échec garanti ! Mais au cœur de cette détresse humaine, le Messie va manifester sa gloire au sein même de cette humanité en souffrance. En ce milieu du mois de janvier, le Christ commence déjà sa mission : c'est aux noces de Cana. Fête presque inconnue en Occident, elle est pourtant d'une richesse extraordinaire! Il s'agit en effet des épousailles mystiques de Dieu avec l'humanité, c'est l'union du Christ avec l’Église, les épousailles du Créateur avec sa créature, et de Dieu avec chaque homme, avec chacun d'entre nous.

            Marie, l’Épouse avec un grand E, Marie le « reste d'Israël » comme le disent les écritures, Marie va faire ouvrir la manifestation publique de son Fils, petit détail ? Miracle insignifiant ? Marie se manifeste comme la grande médiatrice qui intercède, la Mère des Vivants, la nouvelle Ève, « Terre Mère et matrice d'une humanité nouvelle par le fait qu'elle engendre le Christ à sa vie publique et les disciples à l'attitude fondamentale : faites tout ce qu'il vous dira ! ». Oui, c'est un petit geste insignifiant du quotidien lorsque l'on dit : « remplissez ces jarres d'eau ». Mais par ce simple geste Il va verser des fleuves d'eau vive, la grâce de son Amour.

            Comme le dit le Père Pascal : « mais avant qu'elle ne soit vive, cette eau, qui symbolise notre quotidien, est incolore, inodore, sans saveur : elle est plate ! Selon l'approche qu'on en a, elle en reste là où devient matricielle, contenant le germe de toute vie, capable d'une prodigieuse transformation.                                                                                                                                               Les jarres, elles, sont au nombre de six, chiffre qui signifie également le quotidien dans la Bible, l'horizontal. Le Christ, disent les Pères de l’Église, est la septième jarre, la dimension verticale, l'éternité dans le temps, à l'intérieur même du quotidien. Et les jarres vides, symboles du vide de soi et des choses, appellent la plénitude du Christ, qui donne par sa présente profondeur à tous, jusqu'au geste le plus simple.
Par cette présence de plénitude, l'eau devient le vin qui annonce l'ivresse mystique. Le vin n'est pas comme l'eau, il a une saveur pétillante et ouvre les temps messianiques annoncés par les prophètes jusqu'aux noces éternelles. ».

            Cette absence de vin à la fin du repas peut de paraître anecdotique. Mais, pas dans le contexte du mariage hébraïque. Nous devons nous souvenir du rituel précis et immuable des fêtes juives: l'accueil se fait par  « l'ancien », ou le rabbin, qui offre la première coupe en signe de bienvenue. La célébration peut commencer autour du repas. L'ancien rompt le pain et le donne aux participants. Puis à la fin de la célébration il bénit la dernière coupe. C'est la coupe de la bénédiction, symbole de la descente de la Présence Divine, de la Shékina. Or à Cana, il n'y a plus de vin, donc pas de Bénédiction divine ! Dieu sera absent dans la vie des mariés : c'est le malheur assuré ! L'essentiel est absent ! Alors dans le vide ordinaire de ces six jarres, Jésus, Lui la septième jarre, verse sa plénitude et l'eau se transforme en vie, en vie pétillante.

            Rappelons-nous également que dans toutes les célébrations liturgiques, celles-ci comportent un rite très important lors de l'offertoire chez les Romains et lors de la préparation des saints dons chez nous des orthodoxes : c'est la mixtion de l'eau au vin dans le calice. Ce rite est nettement inspiré par l'Évangile de Saint-Jean, et il représente la transfixion du Christ au Golgotha : « un des soldats transperça avec sa lance le côté du Seigneur et il en sortit du sang et de l'eau ». La mémoire de ce fait est d'autant plus significative que la coupe du calice symbolise le cœur. La transfixion et le flux d'eau et de sang est un thème capital chez Saint-Jean qui revient dans une épître : « Jésus est celui qui est venu par l'eau et par le sang, non par l'eau seule, mais par l'eau et par le sang. Et l'Esprit est celui qui témoigne que le Christ est la Vérité. Il y en a trois qui témoignent sur terre : l'Esprit, l'Eau et le Sang, et ces trois sont d'accord ».
            La prière lors de la mixtion se rapporte implicitement au miracle des noces de Cana que seul Saint-Jean raconte : « O Dieu qui a établi d'une manière admirable la dignité de la nature humaine, et plus admirablement encore la renouveler, donne-nous selon le symbole de cette eau et de ce vin de participer à ta divinité comme tu as daigné participer à notre humanité. »

            Ce miracle signe d'avance toute la vie enseignante du Christ et le but même de son enseignement et de sa manifestation terrestre : cette transmutation de l'eau en vin est le signe de notre régénération. C'est la réintégration de notre humanité purifiée (L’eau) dans la vie enivrante de la Vie spirituelle (Le vin). C'est également la nouvelle voie offerte au premier Adam, homme déchu, qui lui permet de devenir « Fils de Dieu ».
            Comme le dit Annick de Souzenelle : « Qanah est un nom important. Il veut dire acquérir. À Qanah, par ce mariage, commence l'acquisition totale des énergies non encore accomplies que symbolise la femme in épousée...  c'est le contrepoint du meurtre que commet Qain en tuant son frère Abel et en répandant son sang sur la terre… Par ce meurtre il donne la puissance à la terre, au cosmos extérieur. A Cana, le vin extérieur vient à manquer mais le Christ apporte le vin nouveau. Il est nécessaire à la réjouissance, symbole de la jouissance dans l'acquisition du NOM.».

            Le Vin se transformera en Sang sur la croix et le Sang deviendra le Feu de la Pentecôte. Ce sont les étapes de la transfiguration totale du quotidien par l'Amour, auxquelles nous communions à chaque eucharistie. C'est la transformation radicale de notre vie : le vin nouveau fait éclater nos « vieilles outres ». Le miracle de Cana est donc la préfiguration de la Cène et de la Passion où s'accomplit la deuxième face du mystère : le vin et l'eau, qui lui est mêlé, deviennent le Sang Divin, véhicule de la Vie divine, dans la Vigne spirituelle. « Dans la matrice du tombeau, Christ célébrera les épousailles universelles, où le Fils de l'Homme ouvrira son noyau, où le nouvel Adam, versant l'eau et le sang de la blessure au côté, aura totalement accompli le nom d'Adam et deviendra le NOM qu'Il est, et qu'alors Il révélera pleinement. ».

            Puis lors de la Pentecôte, le Sang se transformera en feu, en l’Esprit de feu qui embrasera la terre, qui nous embrasera jusqu'à nos plus petits instants, jusqu'à nos plus petits recoins, pour notre salut et le salut du monde.

dimanche 27 janvier 2013


« MAICA  DOMNULUI  IN  40  DE  IPOSTAZE »

J’ai trouvé cet album d’icônes roumaines dans la bibliothèque de mon frère Alain et je le remercie de me l'avoir prêté. Son auteur, le maître Gheorghe Raducanu, est connu par ses nombreuses expositions ainsi que par les dizaines d'églises restaurées ou peintes, tant en Roumanie qu'à l'étranger, il fit, entre autres, un travail soutenu en Bucovine. Il est l'auteur de nombreuses peintures traditionnelles qui ornent nombre d'édifices de culte en Roumanie.
C'est un coloriste par vocation, nourri par les traditions du vieil art roumain, sensible surtout à la conception décorative-abstraite de l'art populaire ainsi que de la technique de peinture sur verre. C'est également un chercheur de l'art byzantin, restaurateur d’art religieux ancien, auteur de nombreuses fresques, de vitraux et mosaïques de nombre d’églises éparpillés dans toute l'Europe.
« Raducanu possède le savoir de réaliser le difficile équilibre entre le goût classique et le goût moderne, d'exprimer dans ses images toute la dignité de l'être physique et spirituel de l'homme », ainsi que l'exprime le critique d'art italien Vincenzo Galizia.
L'apparente pauvreté du langage pictural et la simplicité des formes anatomiques sont une des constantes de ce peintre. Sa technique se caractérise par des contours décantés d'une sobre beauté et d'une pureté infinie, « par les couleurs pures des habits et les ineffables décors dorés des fonds », ainsi que par le doux coloris et la transparence à la lumière. « Cette transfiguration de la lumière, recomposée dans des ombres de couleur, atteint parfois au sublime ».
Cette collection de 40 icônes de la Sainte vierge se remarque par la force de la création et par le raffinement artistique du peintre. Chaque fois la même icône nous apparaît dans une nouvelle forme pleine de fraîcheur et d'originalité où l'on remarque l'individualité toujours neuve des personnages ainsi que la densité de la création, la diversité de la couleur et de sa tonalité lyrique.
Cet album de « la Sainte Vierge en 40 hypostases » est un hymne sacré voué « à Celle pleine de grâce ». Nombre de critiques indiquent que ce peintre « réussit à poser sur les choses et sur les êtres un regard qui les transfigure, qui leur confère une transparence impalpable, illuminé par un éblouissement divin, tout en gardant une vision moderne d'un doux lyrisme ». C'est pourquoi l'Eglise Orthodoxe Roumaine considère ces créations comme des ouvrages de référence.
Si vous avez l'occasion de trouver cet album chez un bouquiniste, sur Internet, n'hésitez surtout pas à vous le procurer.

Père Jean Moïse.

mardi 8 janvier 2013


À propos de l'Avent
8 janvier 2013

En ce temps de l'Avent nos textes sont centrés sur Saint-Jean le Baptiste, le Précurseur. Il est celui qui a annoncé la venue du Seigneur, qui lui a ouvert la voie, tout comme l'avait fait Isaïe le prophète. Et nous chrétiens, l'Eglise nous demande de mettre nos pas dans les pas du Précurseur, d'annoncer sa venue et de rendre droit ses sentiers. De même que Saint-Jean le Baptiste a mené sa mission baignée par l'esprit d'Isaïe, de même nous avons à agir dans l'esprit du Précurseur.
Lors de ma lecture de Saint Mathieu (11) je me suis souvenu d'un texte de notre saint évêque Jean de Saint Denis, et bien qu'un peu long, je me permets de vous le donner dans son intégralité :
«  A la lumière de l'Évangile je parlerai de la conversion ou pénitence, du changement de l âme de l'être humain, de l'homme lorsqu'il s'approche du Christ. Mais je baserai mes paroles sur la réponse de Jésus aux disciples de Jean. Que leur dit notre seigneur ?
« Allez raconter à Jean ce que vous entendez et vous voyez : les aveugles voient, les boiteux  marchent, les lépreux sont purifiés, les sourds entendent, les morts ressuscitent, la bonne parole est annoncée au pauvres. »
Voilà les six étapes, les six marches de la conversion d'une âme, mais chacune de ces marches présente aussi la possibilité d'une chute : « heureux celui pour qui je me serai  pas une occasion de chute », dit le Christ.
L'expérience de notre vie nous montre que l'approche du Christ comporte ces épreuves, et pour les gens qui nous entourent, et pour les peuples, et pour les civilisations autant que pour notre propre âme. Combien ne parviennent pas à traverser les étapes, se scandalisant sur la route, trébuchant sur la première marche, les autres sur la seconde, les troisièmes sur les marches suivantes.
Oui, six étapes jusqu'à ce que l’âme arrive à se changer, se transformer, devenir messagère de la « Bonne Nouvelle aux pauvres », six étapes comme les six jours de la création : car il s'agit bien, en effet, d'une re- création, d'un renouveau, d'une « nouvelle naissance ».
« Les aveugles voient », c'est la première étape que l'Eglise nomme le catéchuménat. L'humanité débute par l'écoute de l'enseignement de l'Eglise, la lointaine perception de la lumière sur un tel mystère qui lui était caché jusque-là. Le premier cercle est l'enseignement, l'ouverture de la vie intellectuelle, du cœur, de l’âme, mais même cette étape n'est pas franchie immédiatement et sans secousses. Lorsque l'apôtre Paul voit la lumière, ses yeux s'ouvrent sur Dieu, tandis que ses yeux physiques perdent  la vue.
Ne voyons-nous pas l'aveugle sur les paupières duquel le Christ dépose un peu de salive recouvrer la vue progressivement ? Ainsi l’âme s’ouvre progressivement à la vision spirituelle. Pensez-vous que trouver la lumière est déjà la conversion ? Oh non ! L'occasion de chute n'est pas loin : car la deuxième étape approche.
« Les boiteux marchent » : en effet, la création nouvelle exige le dépassement de l'état d'un homme qui boite. Vous boitez, vous hésitez, vous n'êtes ni païen, ni chrétien, vous jetez un regard en arrière. Un Saint-Pierre hésite sur la manière d'agir envers les païens et envers les hébreux ; il hésite à renoncer à la circoncision, et c’est saint Paul qui est contraint de s'opposer à lui, de le pousser à dépasser circoncision et incirconcision. Si l'intellect  a compris, le comportement dans la vie peut n'avoir pas changé. La deuxième étape, pour certains, peut durer longtemps. Il y a une résistance à vaincre et rien ne marche droit. Nous avons vu, nous avons été éclairés, illuminés, mais l’être total n'a pas changé ; nous boitons et nous hésitons, nous risquons d'abandonner la première lumière qui nous fut donnée peu à peu. La lumière n'est pas perdue, mais abandonnée, trahie, quittée.
Enfin, la bonne volonté survient, l’hésitation est brisée ; la première étape nous a fait « enfants de lumière », la seconde, enfants de l'Eglise. Le Christ  nous appelle : « suivez-Moi ». Nous Le suivons, nous marchons, nous n'hésitons plus, nous agissons conformément à l'illumination.
Alors, arrive la troisième étape : le péché se découvre. C'est la lèpre. Nous la discernons chez les autres, dans la communauté, elle se révèle à nous dans l'Eglise elle-même, et en nous-mêmes. À cet instant, pouvons tomber et partir, parce que nous ne supportons pas la lèpre de l'Eglise, du prochain et de nous-mêmes. Bien qu'engagés, il nous est possible, cependant, d'abandonner par découragement ; il semble que la purification soit impossible. Ceux qui persévèrent quittent alors le monde, non pour le laisser, mais pour se retirer dans le désert et implorer la purification.
C'est lorsque nous sommes purifiés, que nous n'éprouvons plus le trouble de la lèpre, du péché du monde et de nous-mêmes, que s'élève la possibilité d'entendre la parole du Verbe. La quatrième étape de l’épreuve réside en ce qu'après avoir surmonté les trois premières, il nous faut devenir sourd, indifférent au monde ; ne plus être dispersé, distrait et savoir prêter l'oreille à la Parole.
La cinquième étape ? « Les morts ressuscitent ».
Permettez-moi de m'arrêter aux quatre premières étapes qui donnent déjà matière à penser et à réflexion sur les autres, et  sur nous-mêmes. Ne nous pressons pas de définir et de juger, considérons les épreuves et les chutes qui se présentent à chacun de nos pas, tenant compte des conversions progressives, soyons patients avec les autres, et attentifs sur nous-mêmes. Tout en prêchant « à temps et à contretemps », sachons bien distinguer les étapes les unes des autres ; mais ne nous scandalisons jamais, avançons pas à pas sur notre propre route, montons avec confiance le chemin qui nous conduit vers le Christ « notre Vie ».
Il a une sixième étape qui s'enfonce dans l'invisible, nous rapprochera encore davantage du Dieu incarné à Qui la gloire aux siècles des siècles. Amen ! »
Bon chemin dans les pas de Saint-Jean Baptiste.

                                                                                                  Père Jean-Moïse



mardi 30 octobre 2012


Les hypothèses  de Claude Tresmontant.
Selon les hypothèses de cet auteur,  présentées dans son livre «  le Christ hébreu », l'évangile de Marc fut écrit vers 40/60. Pour cet auteur les quatre évangiles et l'apocalypse furent rédigés en hébreu avant l'incendie de Rome par Néron, et contrairement à l'opinion la plus répandue, l'évangile de Luc est le moins grec des quatre et le plus évidemment hébreu, sauf la première phrase.
                Claude Tresmontant écrit que si nous ne disposions pas de la Sainte Bible hébraïque, écrite en langue originale, « et si tous les textes hébreux étaient perdus, s'il ne restait que la traduction grecque que nous appelons la septante ou les septante, il se trouverait certainement aujourd'hui des savants pour soutenir mordicus que cette traduction grecque des Septante n'est pas une traduction et que la Bible a été écrite directement en grec. D'ailleurs l'hypothèse n'est pas dans l'air, puisqu'il existe quelques livres qui ne nous sont conservés qu’en traduction grecque, et dont l'original hébreu est perdu. On voit très évidemment en les lisant que ce sont des traductions faites à partir d'un texte original hébreu. Il se trouve des savants qui soutiennent mordicus que ce sont des compositions originales faites en langue grecque, jusqu'au jour, comme cela s'est vu, où l'on découvre enfin l'original hébreu du livre en question.
Pour les quatre évangiles, il en va de même. Comme nous ne possédons plus, à cette heure, les documents hébreux originaux qui ont été traduits en langue grecque et qui ont donné les quatre évangiles, il se trouve, depuis plusieurs siècles, des savants qui soutiennent mordicus que ces quatre évangiles ont été écrits directement en langue grecque.
La démonstration du fait que les quatre évangiles-et bien d'autres textes de la bibliothèque de la nouvelle alliance-sont en réalité des traductions faites à partir de textes hébreux sous-jacents, cette démonstration est réalisable si l'on se souvient de ce que les psychologues allemands de la première moitié du XXe siècle appelaient la Gestalt théorie. Ce n'est pas en prenant les éléments, c'est-à-dire le vocabulaire, les mots, que l'on peut faire cette démonstration, car il se trouverait toujours un savant, comme par exemple Deissmann, qui découvrira dans telle inscription le mot dont on pensait qu'il était propre à la traduction grecque de textes hébreux. Les traducteurs de la Bible hébraïque en langue grecque n’ont pas inventé des mots grecs. Ils en ont forgés quelques-uns, mais assez rares. Ce qui prouve qu'il y a traduction, ce n'est pas seulement le vocabulaire, c'est la figure ou la forme de la phrase, c'est la structure de la phrase, c'est l'ensemble constitué par le vocabulaire, la structure de la phrase et la signification. Finalement la démonstration conduit à une évidence, si et seulement si l'on parvient avoir cette forme de la phrase ou de la formule qui est la forme de la phrase hébraïque. »
La critique biblique moderne se développa principalement au XIXe siècle en Allemagne sous l'action de philosophes et théologiens, en majorité protestants mais pas tous chrétiens, et influencé par les premiers frémissements de la Gestalt. Comme beaucoup de chrétiens au XIXe siècle, qu’ils soient protestants ou catholiques et même orthodoxes, ils étaient majoritairement antisémites. Nombre d'entre eux estimaient « qu'un juif ne pouvait écrire de telles choses. ». Encore maintenant c'est la conviction de certains fondamentalistes chrétiens aux relents d'antisémitisme viscéral. Ce sont eux qui ont imposé au monde la datation en vigueur encore aujourd'hui, malgré beaucoup de contrevérités. Pour Claude Tresmontant l'Évangile de Matthieu en hébreu se situerait juste après la résurrection de Notre Seigneur ainsi que celui de Jean. Et il donne les fourchettes suivantes : Luc dans les années 40-60, les premières lettres de Paul entre 50 et 52, Marc dans les années 50 60 et l'apocalypse autour de l'an 60.
Je vous fais grâce des analyses techniques, s'ils vous intéressent n'hésiter pas à retourner au livre cité en référence, et je vous donne les conclusions de l'auteur :
1.       l'Évangile de Marc est tout entier traduit à partir de textes hébreux.
2.       Mais sa traduction manifeste en plusieurs occasions un effort certain pour éliminer des expressions hébraïques qui étaient décidément trop dures à avaler, si j'ose dire, pour un lecteur issu du paganisme. Nous tenons donc là un indice que l'Evangile de Marc est postérieur à celui de Matthieu.
3.       Nombre de textes de première importance qui se trouvent dans Matthieu sont disparues de Marc. Ce sont des textes très difficiles pour un lecteur d'origine païenne.
4.       Marc, pas plus que Matthieu, Luc ou Jean, ne connaît la prise et de la destruction de Jérusalem et du Temple.
5.       Marc ne connaît pas la mort de Jacques, le frère du Seigneur, évêque de Jérusalem, en l'an 62.
6.       Marc ne connaît pas le massacre des chrétiens par Néron en 64 ou 65 et les persécutions qui ont commencé à partir de cette date.
7.       Marc a supprimé les textes tels que ceux qui concernent le signe de Jonas. On ne peut donc plus affirmer que sa traduction est antérieure au passage de l'heureuse annonce aux païens. Au contraire, les indices précédemment relevés laissent penser que son évangile s'adresse aussi à des frères et des sœurs issues du paganisme. C'est un évangile allégé.
Nous pouvons donc situer la traduction de Marc dans une zone de probabilité qui va des années 40 à 60. C'est à ce résultat que parvient, par d'autres méthodes, beaucoup plus savantes, John A. T. Robinson.
Il est bon de rappeler que Marc est le neveu de Barnabé qui est un juif originaire de Chypre, et fut l'un des premiers convertis, l’un des 12 pour nombre de spécialistes. C'est d'ailleurs lui qui s'est porté garant de la conversion de saint Paul devant les autres apôtres. Il a d'ailleurs accompagné celui-ci avec Marc lors de son premier voyage à Chypre. Puis Paul refuse de prendre Marc pour ses voyages suivants et entraine de ce fait le départ de Barnabé qui retourna chez lui en Chypre. Quant à Marc il se rend à Rome, où il rejoint Pierre avec qui ils convertissent en partie la communauté hébraïque des 12 synagogues qui s'y trouve. Marc est le traducteur de Pierre avec qui il travailla, mais il n'a pas connu notre Seigneur Jésus-Christ, pas plus que Paul et ses partisans, contrairement à Pierre et Barnabé.
L'activité romaine de Marc et de Pierre se déroulait sous le règne de l'empereur Claude, juriste et législateur avisé, habile et généralement tolérant sauf vis-à-vis des religions étrangères. Vers l’an 50 Claude fera expulser les juifs de Rome parce qu'ils ont causé des troubles par leurs disputes au sujet d'un certain Christos. Ce fait fut relaté, entre autres, par l'historien latin Suétone qui n'est d'ailleurs pas tendre pour les chrétiens.
Bonne et Sainte lecture de Saint-Marc.           P. Jean Moïse.

jeudi 18 octobre 2012


En ces temps troublés, et non seulement dans le domaine spirituel, nous constatons qu'un nombre important de personnes pérégrinent d'Eglise en Eglise, ou en sectes, ou encore en fraternités ou en cellules occultes de tout genre. Ces démarches étant grandement facilitées par le recours à l'Internet. Recherchant ce qui leur convient le mieux ; au regard parfois d'un ego exacerbé, mais le plus souvent par une quête tout à fait respectable de vérité. Cependant le risque est grand de passer de positions extrêmes en positions extrêmes, en recherche du sensationnel, dans lesquelles ces « errants » se perdent en perdant souvent leur temps, et très souvent leur argent.
Cela nous rappelle l'état de pauvreté spirituelle de l'empire romain au troisième, quatrième et cinquième siècle, ou une infinité de voies religieuses s’offraient aux chercheurs. Démarche normale pour un jeune, mais il faut savoir s'arrêter ! Nombre de chrétiens, en ces temps là, ont butiné chez les gnostiques, Mithra, Cybèle, Isis, Sol Invictus et j'en passe. Mais, après leur conversion définitive au christianisme, certains feront un véritable chemin spirituel jusqu'à devenir, même pour quelques-uns d'entre-eux, Pères de l'Eglise. À nous de convaincre les « touristes de Dieu » d'en faire autant.
Certains de nos contemporains ne jurent que par l'ésotérisme, alors que d'autres le rejettent systématiquement. Or, le christianisme fut, dès l'origine, ésotérique et initiatique ainsi que l'affirment les premiers auteurs, à commencer par Mathieu et Luc! Mais il fut aussi très rapidement associé à une démarche exotérique, qui est un réel mouvement vers « l'autre ». Notre démarche doit contenir ces deux aspects. L’exotérisme se nourrissant de l'ésotérisme et réciproquement.
Nous ne pouvons  vivre reclus dans notre grotte, notre demeure, en nous contentant de la prière, de la lecture divine, de la méditation et d’une ascèse individualisée. Mais nous ne pouvons pas non plus nous satisfaire d'assister aux offices, aux pèlerinages, aux conférences de toutes sortes ! Nourrissons-nous donc à ces deux sources ! Elles sont comme nos deux jambes pour nous permettre d’avancer sur le chemin spirituel. Certes, on peut avancer à cloche-pied, mais c'est très fatigant, l'on ne va pas bien loin et la chute est souvent fréquente. Intégrons ces deux aspects du christianisme, et enrichissons-nous d'une véritable dialectique spirituelle : ésotérisme, exotérisme, ésotérisme, etc.
Quant à notre attitude vis-à-vis du monde, notre guide Saint-Jean de Saint Denis précise que nous ne pouvons pas nous contenter de « vivre reclus dans nos cellules monastiques, ni au contraire de nous satisfaire d'un activisme social » en se coupant de tout le reste. Notre action dans le monde doit impérativement se nourrir d'une vie liturgique et sacramentelle et d’une ascèse personnelle ; et vice versa. Notre frère le diacre Marc Guichard, en partant du célèbre « rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. », développe dans son article paru dans la revue « le Chemin » (www. centre-bethanie.org) un aspect similaire, et donne le conseil suivant : « le chrétien est en même temps dans la cité terrestre et dans la cité de Dieu ». Certes, le Christ a affirmé qu'il n'était pas de ce monde ; mais Il a assumé le fait qu'il vivait dans ce monde et ce, jusque sur la Croix.
Père Jean Moise.

samedi 19 mai 2012

Ce qui nous différencie de nos autres frères chrétiens


  1. Introduction
Lorsque l'on parle de différence on pense d'abord au Filioque. Pour les orthodoxes, le Saint Esprit procède du Père (credo de Nicée Constantinople) alors que pour les catholiques, il procède du Père et du Fils (dès le 9ème siècle). Nous aborderons ce problème un peu plus tard.
Pour les orthodoxes, le mode de gouvernement de l'Eglise est fondé sur le rôle central de l’évêque, ce qui donne une organisation décentralisée. Pour les catholiques,  l'organisation est pyramidale, et l’autorité provient du pape, évêque de Rome. Il se considère, depuis le haut Moyen Âge, comme le vicaire du Christ successeur de Pierre qui, en quelque sorte, se survit en lui, et gouverne à travers lui l'église universelle. Lors du concile du Vatican (1870) le dogme de l'infaillibilité pontificale est pris relativement à la hâte. Certains auteurs relient cette décision à l'annexion des Etats pontificaux par Victor-Emmanuel. Le monde orthodoxe ignore totalement cette décision.
Une autre différence est celle de l'ordination des hommes mariés qui est d'usage en orthodoxie mais interdit dans le catholicisme romain. La règle du célibat des prêtres est adoptée lors du 4ème concile du Latran en 1216 (Innocent 3). Il ne faut pas confondre cet usage avec un « improbable mariage » de prêtres déjà ordonnés.
Nous ne traiterons pas des différences liturgiques. A ce sujet, nous vous conseillons l’ouvrage de Michel Mendez : « La messe de l’ancien rite des Gaules », pour une étude historique et critique, et « L’Eucharistie Sacrement du Royaume » d’Alexandre Schmemann pour une étude historique et symbolique.
Nous allons établir une rapide chronologie afin d'éclairer ces différences et de les replacer dans leur contexte.

  1. Bref rappel historique
Durant la période des origines, on concevait l'Eglise comme un ensemble d'églises locales en communion réciproque, chacune réalisant la totalité du mystère de l'Eglise, de même, aucune autorité particulière de droit divin n'était attribuée au siège métropolitain. L'Eglise de Rome ne faisait pas exception. Contrairement aux idées reçues, il n'existait qu'un seul Empire romain, ni oriental ni occidental, qui ambitionnait de « faire de l'univers divisé une seule cité ». Dès le 4ème siècle, cet Empire s'était doté peu à peu d'une culture spécifiquement chrétienne et universelle. Il a toujours gardé son unité constitutionnelle et spirituelle même lors de la parenthèse de 286 à 476 qui vit l'émergence de «  2 empires ».
Progressivement, les églises locales occidentales ont adopté le latin, abandonnant les langues locales et le grec. La conception de la primauté romaine sera peu à peu acceptée par tout l'Occident qui a tendance à calquer l'antique tendance à l'universalité romaine en l'appliquant à la "Rome chrétienne". Gélase 1er, pape de 492 à 496, va contester l'équilibre des 2 pouvoirs, ecclésiastique et impérial, en prônant un papo- césarisme qui subordonne le pouvoir temporel au pouvoir spirituel. Ce principe s'affirmera sous les carolingiens qui deviendront les protecteurs de l'église de Rome. Grégoire III fut le dernier pape qui ait demandé à l'empereur de Constantinople la confirmation de son élection. Ses successeurs notifieront la leur à la cour carolingienne, dont ils auront consacré l'usurpation des droits des mérovingiens. L'empire fondé par eux veut être l'unique et véritable « Empire chrétien universel ». Ce qui n’était pas le cas de Clovis et des rois mérovingiens qui régnèrent sur la plus grande partie de la Gaule et qui restèrent intégrés à la conception de l'Empire. Les carolingiens inciteront Rome à condamner la vénération des icônes et introduire le Filioque augustinien dans le symbole de la foi.
Le second point de divergence est d'ordre théologique. Il découle de la doctrine de saint Augustin. Ses réflexions marqueront profondément l'histoire de l'Occident chrétien mais les Eglises non latines ne les accepteront jamais. Les prises de position d'Augustin s'expliquent en grande partie par son parcours : d'abord manichéen puis néoplatonicien, il devint chrétien en 387 lorsqu'il fut baptisé à Milan par Saint Ambroise. Sa conversion l’a amené à valoriser les capacités de l'intelligence humaine en ce qui concerne la connaissance de Dieu et du mystère même de la Sainte Trinité. Cela l'amène à subordonner l'humain au divin mais sans le transfigurer. La transfiguration sera au contraire une constante du christianisme orthodoxe.
Ses a priori ont conduit Augustin à s'attacher aux analogies psychologiques du mystère trinitaire (mémoire-intelligence-amour) sont le reflet du père-fils-esprit). L'emploi de la « catégorie aristotélicienne de relation » pour définir les personnes divines, va l'entraîner à affirmer que le Saint Esprit procède du Père et du Fils comme d'un seul principe.
D'autres aspects de sa doctrine sont rejetés par la pensée orthodoxe : sa doctrine de la grâce et de la prédestination, entre autres, en sacrifiant le principe de la liberté humaine. Cela se retrouvera dans un certain protestantisme et le jansénisme. Sa doctrine du péché originel débouchera sur le dogme de l'Immaculée Conception.
Une certaine lecture de « la cité de Dieu » va conduire à une théocratie pontificale où toute autorité sera soumise au pape, souverain pontife. Nous pouvons dire que la lutte du sacerdoce et de l'empire, la théocratie et ses avatars ultérieurs, le cléricalisme et l'anticléricalisme qu'il a suscité, les causes profondes de la réforme protestante, certains aspects du gallicanisme du 17° siècle, les controverses sur la grâce et le jansénisme, sont  les conséquences de l'augustinisme et de sa problématique. Nous pouvons penser que tout cela a pour conséquence, également, la réduction de la vie spirituelle à une éthique sociale en relativisant les affirmations dogmatiques.
Toutes ces divergences seront avivées par la conquête et la mise à sac de Constantinople en 1204 par les armées croisées franques et germaniques. La rupture de l'unité spirituelle de l'Europe sera majorée par plusieurs facteurs :
·         L’expansion de l'islam, par la conquête de l'empire perse ainsi que les territoires des patriarcats d'Alexandrie, d'Antioche et de Jérusalem, va isoler l'Europe occidentale du reste de l'empire et recentrer le pouvoir vers le nord de celui-ci.
·         Les invasions slaves détruisirent presque toute trace du christianisme et de romanité dans les régions balkaniques obligeant les populations chrétiennes à se réfugier dans les montagnes.
·         L'empire carolingien et la papauté vont ignorer ces drames vécus par l'empire byzantin, ce qui augmentera encore la scission entre l'Orient et l'Occident, tout comme l'utilisation par le pape Nicolas Ier de faux décrets attribués aux papes antérieurs.

  1. Le Filioque.
L'origine de cette conception se trouve dans l'enseignement de Saint-Ambroise qui a écrit : « car de même que le Fils nait du Père, de même l'Esprit Saint procède du Père et du Fils » mais surtout dans celui du bienheureux Augustin qui affirme la procession du Saint Esprit par le Père et le Fils dans de nombreux passages de ses écrits et principalement dans le « De Trinitate ». On reparle de cette addition au concile de Tolède en 585. Charlemagne l'appuya au synode d'Aix-la-Chapelle, mais le pape Léon III refusera cette proposition. Elle sera reconnue  sous le pontificat de Nicolas Ier ; on peut dire que cette décision va consacrer la séparation entre les églises d'Orient et d'Occident. Elle ne fut définie comme dogme qu'au concile de Lyon en 1274.
Bien évidemment les églises non latines la rejetèrent comme une altération de la foi apostolique. Pour nombre de théologiens orthodoxes le Filioque « détruit la délicate balance entre l'unité et la diversité dans la Divinité. Il subordonne l'Esprit au Fils sans prêter assez d'attention au rôle de l'Esprit dans le monde, dans l'Eglise et dans la vie quotidienne de chaque chrétien. Il accentue l'unité de Dieu aux dépens de la diversité. L'unité dans l'Eglise romaine a triomphé, de même sur la diversité, d'où le centralisme et l'excès d'autorité papale. » (Jean BIES : Dans "les Spiritualités comme Voies de Salut et de Délivrance, face aux "spiritualismes" contemporains").
Il nous semble évident que Charlemagne a imposé cette modification pour des raisons strictement politiques afin de rompre ainsi avec l'empire d'Orient. Quant à l'église romaine, elle justifiait ainsi le pouvoir de "souverain spirituel" du pape en le faisant « distributeur de la grâce du Saint Esprit », qui est pour elle, « l'Esprit du Christ « et qui « procède du Christ ». L'église d'Orient garde tout au contraire la foi dans l'indépendance de la grâce du Saint Esprit qui ne procède que du Père seul.

  1. Théologie
       Jusqu’au XIe siècle les théologiens occidentaux appartiennent encore à l'univers des Pères de l'Eglise et restent proches de la tradition orthodoxe. Mais progressivement le caractère trop scolaire et abstrait, pris par la théologie dogmatique dans les universités occidentales à partir du XIIIe siècle, s'écarte de la pensée orthodoxe en introduisant une dissociation entre « théologie et spiritualité ». La démarche occidentale, progressant par des constructions logiques, et par des  affirmations successives (cataphatique), s'éloigne de la tradition orientale. Celle-ci n'est pas intellectualiste, mais plutôt intellective, car avant tout soucieuse de conserver son rapport avec la transparence « supra mentale », selon Grégoire Palamas qui affirmait que « toute parole conteste une autre parole »., Ce qui est privilégié en orthodoxie, plutôt que la spéculation, c'est la mise en pratique par la liturgie et la prière, l'expérience intérieure.
La démarche orthodoxe préfère la voie négative, ou apophatique, ainsi que la voix paradoxale : l’antinomisme. Ce sont « deux échardes insupportables dans la chair du rationalisme » qui ne peut procéder que par affirmations successives ou oppositions catégorielles. Vladimir Lossky écrit « la vraie trame de la tradition de l'Eglise d'Orient procède inversement, et par toute une série d'éliminations, de soustractions, de réticences, retire à la divinité tout ce qui la recouvre d’écorces, de surcharges, et ne relève pas d'elle intrinsèquement. » Clément d'Alexandrie remarque « nous pouvons atteindre Dieu non pas dans ce qu'il est, mais dans ce qu'il n'est pas ».
Si l’apophase décourage le mental en insistant sur son impuissance à régner, l'antinomie le décourage en le crucifiant entre ces larrons qui sont les opposés. Pour la première ce n'est « ni ceci ni cela », pour la seconde ce sera « et ceci et cela ». Le "tiers inclus" a toujours habité cette tournure d'esprit. Pour Maxime le Confesseur «  rien de dit, ni rien de non-dit  ne peut approcher Dieu... Il se situe en réalité au-delà de toute affirmation comme de toute négation ». Pour l'orthodoxie le principe divin se situe au-delà même de la conciliation des contraires.

  1. « Ce que n'est pas l'orthodoxie ».
Restons donc dans une approche apophatique... La tradition chrétienne orientale n'est pas :
  • Historienne. Ce qui compte d'abord pour elle, c'est ce qu'enseignent la Sainte Ecriture et la tradition. Ce qui l'intéresse c'est l'acception dans la vie du Christ beaucoup plus que la vie de l'homme Jésus, le Christ historique, c'est avant tout Son enseignement et Sa mission.
  • Doloriste. L’imitation de la passion, la dramatisation des souffrances du sauveur lui demeurent anecdotiques. Ce que cette tradition contemple dans son humanité, c'est l'archétype de l'Humanité adamique, et dans la croix, c'est l'arbre de vie. « Elle ne saigne pas du tragique humain, mais rayonne de la joie pascale ».
  • Transformiste. Tout a été proclamé, une fois pour toutes, dans les deux Testaments, précisé par les sept premiers Conciles Œcuméniques, résumé par le symbole de foi de Nicée Constantinople. Cette tradition considère que la Vérité ne saurait progresser ou varier, et que le seul moyen de l'actualiser, de la perpétuer, c'est de la vivre ( avec tout ce que cela implique d'exégèse et de réflexion contemporaine". Il en est de même pour le respect du symbolisme liturgique. Ainsi de l'orientation de l'autel. Pour les Orthodoxes Il est inconcevable que le célébrant tourne le dos à l’Orient. L’Orthodoxie y voit une rupture des plus subversives avec le cheminement qui mène des ténèbres à la lumière, une inversion caractérisée du symbolisme spatial. 
  • Prosélyte. Notre position dans ce domaine c'est "venez et voyez" comme dans l'Evangile de Jean, cela implique un dialogue constant avec les autres ainsi qu'un partage chaleureux. Mais cette attitude n'accepte évidemment pas de compromis.
  • Dualiste. Depuis l'Incarnation, les corps des baptisés sont devenus « temples de l'Esprit Saint ». Se séparant ici de Platon, les Pères réhabilitent la matière. C'est là, dans les corps sanctifiés par les sacrements, que s'établit le « sanctuaire de Dieu ». Le « Royaume est en vous ». Lors de la liturgie clercs et laïcs communient sous les deux espèces selon l’injonction du Christ car ils appartiennent tous deux au « sacerdoce royal » qui fait que tout homme est « prêtre de son existence ». Il n'y a pas, non plus, d'opposition absolue entre l’Incréé et le créé, comme en témoigne l'apparition du Christ aux trois disciples sur le Mont Thabor.
  1. Le péché originel et la conception du salut.
La chute de l'homme a eu pour cause un acte libre et volontaire. Par orgueil, l’homme se voulut comme Dieu, et perdit donc toute relation immédiate avec le seul Dieu. Cette désobéissance originelle entraînait également la chute de la nature tout entière. Le péché et le mal viennent de la non observation des lois de Dieu. Saint Basile disait que « le péché est le seul mal réel ». Le seul remède est le retour vers Dieu. Pour les catholiques romains cela ne peut se faire que par un don gratuit de Dieu seul. Pour les orthodoxes c'est par la Grâce Divine et l'acceptation du Salut par l'homme : un retour volontaire de l'homme vers Dieu. Comme l'a écrit Pierre Kovalevsky :
« La différence entre les deux conceptions est donc radicale. L'orthodoxie croit que la nature créée était bonne en elle-même, et qu'elle était inclinée vers le Bien. Elle a été corrompue par l'orgueil et la désobéissance des premiers hommes. Une transformation de la nature ainsi qu’un retour libre et volontaire de l'homme vers Dieu est indispensables. Selon Saint-Macaire « tout ce que l'homme a fait de saint ici-bas l'accompagnera dans l'autre vie et lui donnera la vie éternelle ». Selon la doctrine catholique romaine l'homme avait, avant le péché originel, une vie naturelle et une vie surnaturelle. Il perdit, par le péché, la vie surnaturelle et toutes ses faveurs. Elles lui sont rendues gratuitement à cause des mérites de Jésus-Christ, à condition de rester en état de grâce et de.ne.pas.commettre.de.péché.mortel. Pour l'orthodoxie l'état sans péché mortel n'est qu'un état neutre qui ne suffit pas pour le salut.
                  
Depuis Martin Luther, les chrétiens réformés (protestants) pensent que la chute de l'homme a été définitive, irrémédiable. Il n'y a plus de relation possible entre le fini et l'infini, entre le naturel et le surnaturel. La rédemption ne peut venir que d'un acte miséricordieux de Dieu, moyennant la Foi.
Le jansénisme est plus pessimiste encore, quant à la nature humaine, que le protestantisme. La tragédie humaine consiste, selon lui, en ce que Dieu ne veut pas le salut de tous ses enfants.
L'orthodoxie croit que Dieu veut le salut de tous, et qu’il ne dépend que de l'homme de répondre à l'appel divin : Dieu vient à nous par Son Fils qui nous donne la possibilité du salut et la plénitude de la Vérité, mais pour être sauvé, il faut un acte libre d'acceptation et une transfiguration de la vie par la grâce du Saint Esprit. ».
Si le protestant ne se sent pas responsable de son salut, si le catholique ne porte cette responsabilité que dans une certaine mesure, l'orthodoxe se sent pleinement responsable de son salut et de sa damnation. Le but de l'homme est dans la transformation de sa nature humaine pour qu'elle puisse voir Dieu, et vivre dans sa communion constante. La voie du salut, pour un orthodoxe, consiste en un travail continu de purification qui le rapproche de Dieu. La foi est le moyen qui ouvre la voie du salut, mais elle n'est pas un but en soi, elle n'est que le commencement du chemin spirituel.
La doctrine de l'Immaculée Conception est une des conséquences de la théorie catholique du péché originel. Elle n'est pas acceptée par l'orthodoxie parce qu'elle constitue une rédemption partielle, et qu'elle est contraire à la doctrine de la liberté dans le Salut. Par la même, elle n'accepte pas l'acte d'obéissance qui est nécessaire pour notre rédemption. Si Marie la Vierge est conçue en dehors du « péché originel », quelle est sa proximité avec nous pauvres humains ? Par ce dogme elle est devenue l’« inaccessible pureté »appartenant déjà au monde divin. Ce dogme semble donc, pour beaucoup d'orthodoxes, totalement inutile et totalement contestable. Pour l'orthodoxie, par le "OUI" sans réserve ni hésitation, Marie est purifiée de la séparation avec Dieu, Elle devient la" Toute Pure", le parfait réceptacle. Elle devient par la même le modèle idéal du disciple.

  1. Conclusion.
Comme vous avez pu vous en rendre compte, tout au long de votre lecture, nous parlons tous du Christ, fils du Dieu vivant, avec bien souvent des approches communes mais aussi parfois des acceptations et des façons de vivre notre foi très différentes, parfois radicalement différentes. L'église orthodoxe et l'église catholique romaine professent que l'église du Christ est unique, et que cette unité  est déjà réalisée. Sur la plus grande partie du dogme chrétien, leurs affirmations convergent. Le rapprochement a commencé avec les rencontres du pape Paul VI et du patriarche Athénagoras en 1967, et se poursuit afin de permettre une meilleure compréhension, un dépassement de nos contradictions, et d'envisager le rétablissement de la communion sacramentelle entre les deux églises.
 Il subsiste cependant des difficultés concrètes qui se situent principalement au niveau de l'ecclésiologie, de la doctrine trinitaire. La participation orthodoxe au mouvement œcuménique se fait dans un esprit missionnaire car « l'unité entre tous les chrétiens ne peut se réaliser que par le retour à la tradition commune et universelle de l'église ». 
On ne sait pas assez, que, pendant tout le premier millénaire chrétien, nos ancêtres se faisaient baptisés par triple immersion jusqu'à la fin du Moyen Âge, qu’ils multipliaient sur eux les signes de croix, en somme, qu’il n’y avait qu’un seul comportement chrétien dans toute la chrétienté. On ignore aussi une chose savoureuse : c’est que: les rois de France prêtaient serment sur un Evangile orthodoxe en slavon, apporté à Paris par Anne, fille du Grand Duc  Iaroslav, princesse de Kiev, lors de son mariage en 1044 avec le roi Henri Ier.

Pour notre Eglise occidentale de tradition orthodoxe, l’essentiel n’est pas d’occuper l’espace médiatique, ni de construire une institution centralisée et hiérarchisée, mais pour reprendre l’expression de Monseigneur Kallistos WARE, de devenir des « cellules eucharistiques vivantes ».


                                                                                             Père Jean Moïse




Pour aller plus loin je vous suggérerais les lectures suivantes :
Kallistos Ware :     « Approches de Dieu dans la tradition orthodoxe »
                              « L’orthodoxie, l'église 7 conciles »
Jean Meyendorff : « Unité de l'empire et divisions des chrétiens »


jeudi 3 mai 2012

Réincarnation et Christianisme suite


Les différentes conceptions philosophiques de l'existence humaine :
Nos conceptions de la vie, de notre vocation, du passage et de l'existence « post mortem » sont bien évidemment conditionnées par des a aprioris philosophiques  liés à notre attitude, et sont loin d'être universels et partagés par l'ensemble de l'humanité. Il me semble indispensable de mettre au clair les différents types de conception de l'homme qui sous-tendent ces valeurs. Sans nous lancer dans un discours magistral, il me semble essentiel de définir clairement, et simplement, ces différentes philosophies dans un bref aperçu typologie des métaphysiques principales.
La métaphysique est la partie de la philosophie qui s'occupe de l’être et des principes premiers. C'est en quelque sorte une protophilosophie. La métaphysique est ontologique, c'est-à-dire science de l'être en tant qu'être. La métaphysique se réfère à un « au-delà de la nature ».  Marie Madeleine Davy affirme que « la métaphysique appartient à un passé. Elle concerne aujourd'hui, non pas un petit nombre d'hommes, mais quelques rares initiés ». L'abbé Stéphane ne dit pas autre chose lorsqu'il affirme « l'homme moderne, dans sa grande majorité, est incapable de comprendre les théories métaphysiques. C'est pourquoi il se laisse fasciner si aisément par les théories néo spiritualistes qui ne sont que des contrefaçons et des perversions des doctrines traditionnelles ».
Faisons un catalogue rapide des quelques modèles métaphysiques réellement existants et des implications qui en découlent tant sur le plan philosophique qu’anthropologique. Finalement ces philosophies tournent au tour de quelques solutions, de quelques visions du monde. Globalement elles peuvent se classer en deux catégories : le monisme et le dualisme.
A-     Les systèmes monistes réduisent l’être à une seule réalité. Il convient de distinguer d'une part systèmes matérialistes selon lesquelles l'univers matériel serait le seul existant , et d'autre part les systèmes idéalistes selon lesquelles la substance unique serait divine, l'univers matériel n’en constituant qu'une émanation contingente,  le plus souvent mauvaise, parfois illusoire.
1) le matérialisme
Au commencement il y a la matière qui se débrouille seule pour produire les êtres vivants et les êtres pensants. Lorsqu'elle a fini son travail, tout retourne à la matière brute initiale ; il n'y a pas de Dieu, pas d'intelligence organisatrice. Tout se produit par hasard,  l’être premier étant la matière. Dans cette hypothèse la matière est donc éternelle, donc l'univers physique est inusable, immortel : c’est l’être lui-même. La question qui se pose est la suivante : si la matière est l'être premier, pourquoi n'est-elle pas restée ce qu'elle était ? Elle ne doit pas s’user, mais elle ne peut pas s'enrichir. Alors, comment peut-elle se donner une information qu'elle ne possédait pas.  Pour Karl Marx la matière est auto créatrice. Il s'agit d'un dogme matérialiste non démontré. Il explique par là que la matière peut s'enrichir en informations au cours du temps. L'astrophysique actuelle contredit cette théorie en affirmant que l'univers a commencé : théorie du bing-bang.
2) le panthéisme
Cette tradition affirme que c'est l'univers physique lui-même qui est divin, Dieu étant l’âme du monde. Incréé parce que divin, éternelle, inusable, c'est la conception de Spinoza : c'est une divinité immanente ne faisant qu'un avec la nature. Pour lui il y a unité de substances. Mais alors qu'en est-il des êtres que nous sommes ? Cette théorie n'a pas de réponse. Elle souffre d'une contradiction interne et s’oriente vers un athéisme ou alors vers un idéalisme.
3) Le monisme acosmique
C’est une métaphysique très ancienne, voir la plus ancienne. Elle se rencontre dans l'Inde ancienne. L’être est un, il est l'absolu, impersonnel et inconditionné. La multiplicité des individus n'est qu'une illusion, une apparence. Nous ne sommes qu'une modification de cette substance unique et divine. C'est donc une illusion que de nous imaginer que nous sommes des personnes distinctes les unes des autres. L'existence individuelle est illusoire. Nos expériences sont illusoires. Et cela va déboucher à terme sur la métempsycose, appelé encore réincarnation. Cette théorie implique qu'à un moment donné, une catastrophe apparait dans l'absolu pour qu'il en soit résulté cette apparence d'êtres multiples. Mais rien dans ses théories ne nous renseigne sur l'origine, la nature, la cause et le sens de cette catastrophe, de cette chute de l'absolu dans la matière.
B-      Les systèmes dualistes.
Ce sont des explications selon lesquelles il existe deux  réalités : l'univers physique dont la   substance objective n'est pas niée,  et le divin qui en est la source et peut comprendre un ou plusieurs dieux selon les différents systèmes.
1)      Les systèmes dualistes de type théosophique et gnostique. Ils affirment qu'il y a eu une tragédie au sein de l'absolu antérieure à l'univers physique. Cette tragédie est première. En général le point de départ est un chaos originel suivi souvent d'un combat entre les dieux. Dans tous ces systèmes il y a un Dieu inconditionné et impersonnel qui précède des divinités personnelles souvent un Dieu bon et un Dieu mauvais. Nous rencontrons souvent le thème de la pré- existence et de la chute des âmes dans le corps considéré comme mauvais, dans un monde mauvais, dans une matière mauvaise. Ce mal est antérieur à l'existence concrète de l'univers. Le corps mauvais est considéré comme la prison des âmes divines. Cette tradition postule le combat de deux principes divinisés, le bon et le mauvais, le mauvais étant le créateur de l'univers physique et le responsable de l'emprisonnement des âmes dans le corps. Cette conception se rencontre dans le catharisme, le manichéisme, etc.

2)      la métaphysique de la création
C’est la métaphysique judéo-chrétienne qui prétend que l'univers existe bel et bien  et qu'il est bon car Dieu dit : « cela est bon ». Mais cet univers n'est pas autosuffisant : il dépend d'un Autre : le créateur, Dieu, a créé l'univers à partir de rien, et il est distinct de son univers, de sa création. Ayant créé l'univers, Il ne s'en désintéresse pas mais opère d'une manière actuelle et continuelle, car sa création n'est pas achevée. Pour les juifs puis pour les chrétiens, c'est la parole créatrice de Dieu qui opère dans l'univers dont il est rigoureusement distinct à l'inverse logos immanent des stoïciens qui constituait la note du monde. Pour nous le logos est certes divin et immanent mais il est également transcendant. Cette création n'affecte en rien le caractère absolu de Dieu. Rien ne le contraint à créer le monde. Il s'agit d'un don libre et  désintéressé car pour lui l'acte de créer et l'acte d'aimer ne font qu'un.
Dans les théories précédentes, le but de notre vie et de nous faire retourner à l'unité dont nous serions exilés par l'illusion. Il s'agit d'une mystique de fusion. Alors que pour nous il n'est pas question de retourner à l'origine, de réintégrer une quelconque unité originelle : il s'agit de nous unir à Dieu, mais sans confusion ni des personnes, ni des natures. L'existence individuelle subsiste, elle n'est pas abolie mais au contraire exaltée. Il s'agit ici d'une mystique de l'union et non de fusion. Il est ici question de naître de nouveau, de naître d'en haut. Il est indispensable de rappeler que, pour nous, l'âme humaine n'est pas divine à l'origine, elle n'est pas incréée,  qu'elle ne préexistait pas au corps car en réalité, c'est elle, qui forme et  constitue le corps organisé et vivant. Sa vocation est divine, non par nature ou par essence, mais par vocation et par Grâce. Il est important de rappeler que Dieu est, et restera, l'altérité absolue pour l'homme, quel que soit le niveau de réalisation spirituelle qu'il aura atteint.
Je pense que vous comprenez que ces différentes théories s'excluent mutuellement. Tout ceci nous montre la nécessité absolue de choisir un chemin, et de rejeter tout ce qui ne lui est étranger : « que mon oui soit oui,  et que mon non soit non » le choix d'un chemin exclu tout tourisme spirituel, et tout butinage parasite, et de s'éloigner d'un culte de l'homme plus ou moins déguisé et divinisé. En général l'homme moderne est incapable de vénérer et de reconnaître le Dieu fait homme. La présente humanité fabrique donc des dieux à sa taille. Il lui arrive même d'assimiler le Christ à l'un ou l'autre de ces « grands hommes ».

Christianisme et réincarnation
Suite et fin
Pour bon nombre de fidèles, tant orthodoxes que catholiques romains, la pensée sur la mort est souvent floue et peu consistante, peu structurée, bien plus sentimentale que tout autre chose. Le sens de la « solidarité vivants-défunts » leur fait souvent défaut et laisse souvent place à l'envahissante tristesse. Or comme le disait  Saint-Jean de Saint-Denis « la mélancolie est le plus grand péché dans le plan vital ».
Ce déficit de la pensée religieuse est en partie la conséquence « de l'épais matérialisme qui régna au 19e et XXe siècle essentiellement scientiste ».
Or la révélation biblique nous enseigne que ce monde a un commencement. Elle nous apprend aussi qu'il aura une fin. Cette révélation traverse toute la Bible : « je suis l'alpha et l'oméga, le premier et le dernier, le commencement et la fin » (Ap 1,8) ; dès l'Ancien Testament cela est posé (Gn 1,1). C'est confirmé par de nombreux prophètes (Isaïe, Joël, etc.).La conception judéo-chrétienne de l'histoire est linéaire et non pas cyclique. L'Ancien Testament affirme également que nous sommes appelés à ressusciter. La résurrection du Christ nous précise que c'est bien de la résurrection de la chair dont il s'agit. Cela n'a rien à voir avec la survie d'une âme dans le monde des idées selon Platon ou d'autres qui le sont. Saint-Paul appelle Jésus le « premier-né d'entre les morts » (Co 1,18). Il affirme que tout homme ressuscitera car «  ce que Dieu a créé à son image » ne peut retourner au néant. Dès l'Ancien Testament la prophétie d'Ezéchiel affirme cette résurrection.
Pour nous chrétiens, la mort est « contre nature », car Dieu a créé l'homme incorruptible, et Saint-Paul précise que « la mort est le salaire du péché », c'est-à-dire de notre éloignement de Dieu. Il est pour nous évident que la mort est « le lieu où Dieu n'est pas », tout comme l'enfer. Par contre celui qui vit en Christ « est caché avec le Christ en Dieu ».
Quant au jugement dernier, il n'a rien à voir avec le juridisme des hommes, car « Celui qui nous jugera, Lui, nous aime ». Ezéquiel affirmait déjà : « je ne veux pas la mort du pécheur, mais  qu'il se convertisse et qu'il vive ». Nous seront jugés par l'Amour et par la Vérité de Dieu, cela ne diminue pas notre responsabilité pour toute notre vie. Par contre nous devons nous débarrasser de nos représentations juridiques. L'église a trop souvent abusé de la pédagogie de l'intimidation dans l'esprit d'un code pénal des plus impitoyables, oubliant «  l'abîme de la miséricorde de Dieu » or celle-ci est illimitée. « Seul l'homme, par un libre refus ou par révolte, peut s'opposer à cette miséricorde, et demeurer toujours dans la souffrance de son refus ». Nous pouvons expliquer ceci par l'attitude négative de celui « qui passe » face à son bilan.
Pour le père Alexandre Turincev « le problème de l'enfer est, de tous, le plus crucial. La conscience morale peut admettre l'enfer compris dans le sens un état de purification de l’âme, durable soit, mais pas éternel ». Saint-Jean Chrysostome disait dans un sermon pascal : « l'enfer a été frappé de mort lorsqu'il rencontra le Christ ». Dans le christianisme « la victoire sur les puissances de la mort »  au Golgotha et le cadavre « devenu source de vie », s'intègrent dans la conscience du croyant, le préparant au « passage du seuil » ; les poisons de destruction de l'individualité humaine sont alors neutralisés par la destruction de la mort. Nous pouvons affirmer que le Christ en croix agit comme un enseignant dans le subconscient des fidèles pendant leur vie terrestre et même après la naissance au ciel.
L'église orthodoxe ignore la distinction latine de l'enfer et du purgatoire. Elle prie pour tous les morts, et n'admet pas qu’il y en ait qui soient dès maintenant damnés pour toujours. Certes le salut est personnel, et je suis responsable devant Dieu de ma vie. Mais cela n'exclut pas la solidarité entre tous les êtres créés : les membres de l'église qui luttent dans ce monde, et ceux qui sont déjà récompensés dans l'autre, font partie du même corps. C'est ce que nous appelons « la communion des saints ». Tous sont appelés à une nouvelle vie car la prière du juste peut obtenir le pardon du pécheur même si celui-ci est déjà défunt.
Vous avez compris, que pour nous, les fidèles qui sont « nés au ciel » sont vivants, non plus dans notre continuum spatio-temporel, mais sous d'autres modalités. Il est donc tout à fait naturel de prier pour eux, ainsi que d'être convaincu qu’eux aussi peuvent nous aider. Après la naissance au ciel de l'un des nôtres, nous prions pour lui pendant 40 jours, et en faisons mémoire dans les litanies et les dyptiques. La quarantaine est le temps de la pénitence, du pardon, de la guérison et du retournement, la théchouva, pour nos frères juifs et la métanoïa pour les Grecs. Rappelons-nous les 40 jours de Jésus dans le désert, les 40 jours de Carême ou de l'Avant, les 40 ans du peuple élu dans le désert.
Dans nos liturgies, cette collaboration des élus et des vivants est toujours présente : lors de l'entrée, le prêtre demande à Dieu que son entrée « dans le Saint des Saints soit aussi celle de Tes esprits incorporels » (hiérarchies angéliques et tous les saints). Dans les litanies nous prions pour tous, et pour toute la création. Nous prions même pour ceux qui refusent la Grâce de Dieu. Nous prions en communion avec les hiérarchies célestes et tous les saints : « avec eux nous offrons nos prières pour tous ceux qui nous ont précédé dans la paix du seigneur, depuis Adam jusqu'à nos jours ».
Cette action,  concertée des vivants, de ceux qui sont passés, et les hiérarchies angéliques, se retrouve  également dans les vêpres et l’Office des défunts du 2 novembre. Nous prions pour sauver de la damnation « tout et tous ». Puis nous demandons au Seigneur de suppléer, par les larmes des vivants, l'insuffisance des œuvres des morts. Le chant d'introduction de l'Office des défunts nous donne les conditions de cette vie nouvelle : « Donne lui Seigneur, le repos éternel, et que brille à jamais sur lui la lumière ». Le défunt quitte, harassé de peine, un monde de ténèbres, la nuit de l’être, et il entre dans la Lumière. Il  « passe » du temps qui s'écoule au Présent. Nous avons tous vécu, à un moment ou à un autre, des instants à propos desquels nous avons pu dire : « il semble que le temps s'est arrêté ». Ces expériences nous donnent une vague idée de ce que peut-être ce Présent. Cette libération dynamique de l’être nous fait entrer dans la Lumière et le Présent : c'est « la Présence ». C'est le temps de la Grâce. C’est le lieu où les élus se nourrissent de Dieu et Le respire. Et là tout est chanté  ou psalmodié. Car c'est cela notre vocation: « être des chantants ». Pour nous chrétiens, la création est une majestueuse liturgie, et son mouvement naturel est « de chanter Dieu en sachant qu'elle Le chante ».





lundi 13 février 2012

« La réincarnation »
   Chers Frères et Sœurs, nous marchons vers le point culminant de notre foi : la semaine Sainte et la Fête de Pâques, la mort et la résurrection de Notre Seigneur Jésus Christ, point d’orgue de son incarnation.
   En ces temps où la pensée new-âge et le syncrétisme remplacent l’esprit de synthèse, bouscule, et dépèce les systèmes religieux existants, il me parait indispensable de faire le point sur le sujet de la transmigration des âmes et de « leur réincorporation » (réincarnation).
   Je propose donc à votre réflexion un résumé que je fis d’un cours de Saint Jean de Saint Denis qu’il donna le 13 janvier 1970.
   Cette antique croyance de la transmigration, nous est venue des Indes. Elle s’épanouit par l’intermédiaire de la Théosophie fondée par Mme Blavatsky, et se diffusa dans de nombreux pays. Cette personne croyait en l’Esprit, mais non au Dieu créateur, son mouvement vint « en réaction d’un 19 ème siècle matérialiste, horizontal et moral ». Une chose est assez curieuse: c'est que cette dame avait commencer par refuser d'admettre la réincarnation d'une façon générale.Dans "Isis unveiled" elle envisageait seulement un certain nombre de cas d'exception.Par exemple un être qui, n'étant plus réellement soumis à la mort , continuerait, pour certaines raisons, son existence terrestre en utilisant successivement plusieurs corps différents. Mais cela se situe en dehors de l'humanité ordinaire!. Ce phénomène donna naissance à un schisme: « l’anthroposophie » de Steiner  qui réintroduit le Christ, et une certaine notion de Dieu. Puis déferla l’importante vague de l’hindouisme qui se propagea, même en milieu chrétien, auprès de ceux qui se sentaient mal à l’aise avec le « juridisme et l’injustice chrétienne » de nos misères. Le nouveau discours prend le contre pied : « Vous êtes malheureux, oui, mais vous faites des expériences, vous rachetez votre passé, et, peu à peu, vous vous élevez vers la libération totale ».                                                                                             Le 2ème argument  en faveur de la réincarnation est l’expérience de ceux qui, tout à coup, ont la connaissance d’un pays, d’une époque, de personnages qui leur étaient inconnus, et qui d’un coup se sentent comme ayant déjà vécu ces expériences.
   Il est bon de préciser que la religion égyptienne n’acceptait pas la transmigration, de même que la Perse, les Celtes « qui ont parfois trois vies, mais c’est différent.. », sans parler de l’Islam.
   Son succès auprès de gens « exigeants en justice », et donc rejetant « l’injustice » de la conception romaine : « si tu ne communies pas, tu iras en enfer ; hors de l’Eglise, point de salut ».
   « Pour nous, Saint Siméon le nouveau théologien affirme : Il faut mourir pour renaître, et nous naissons pour mourir . Là se révèle la dialectique du monde dans le péché, hors du péché, et dans le salut. La mort, que nous connaissons est une caricature de la qualité sublime qu’est la  Kénosis , le dépouillement ».
   Monseigneur Jean, avec toute la tradition, précise que « le corps et la matière sont éternels « EN SOI ». La mort est venue d’une déviation, elle est la conséquence de la chute, tout comme la maladie ou la vieillesse. « In principio» toute la création est immortelle »!
   Vous comprendrez alors que la réincarnation ne contient pas le mystère de la naissance et de la mort. Ce n’est qu’un esprit entrant dans le corps, comme le bernard l’hermite qui quitte une coquille trop petite pour habiter une coquille plus grande ! Il n’y a pas d’incarnation au sens plein du terme, car l’on ne fait qu’endosser une nouvelle enveloppe.
   Il n’y a plus de personne, mais pour nous, « Dieu nous appellera  par notre nom », principe de « l’union sans confusion ». Parmi la multitude de noms que nous serions supposés avoir habité, au cours des réincarnations successives, lequel choisira-t-il ? « La réincorporation est la négation des épousailles de Dieu avec sa créature, avec sa création, et par voie de conséquence, d’avec sa résurrection ».
   Tout le mystère, tout le fondement de notre foi est absent de la réincarnation, car dans la conception bouddhiste la matière et notre vie ne sont qu’illusions et « la libération consistera à abandonner le monde, à le laisser s’évanouir afin que demeure seulement l’esprit ».
   Ces remarques expliquent le comportement des fidèles de l’hindouisme, religions qui dérive du védisme, et doivent tempérer le jugement psychosociologique que nous, occidentaux, portons sur cette société. Pour elle, la naissance dans une caste déterminée n’est pas le fruit du hasard. Le poids des actes accomplis dans les existences antérieures, détermine la place  dans la hiérarchie des naissances. Ainsi l’inégalité est-elle ressentie, non comme une injustice, mais comme la marque de l’ordre universel. Nous n’avons donc pas à intervenir, à faire irruption pour sauver ceux qui affrontent des difficultés, car nous les empêchons de racheter leurs erreurs passées, et de progresser vers un état de pureté, et de là, vers la délivrance.
   Pour nous, chaque être humain (corps, âme et esprit) est unique, nommé et appelé par Dieu. Et même si l’homme ne s’était pas éloigné de Dieu, « nous pouvons affirmer que le Christ se serait, malgré tout, incarné, parce que Dieu est devenu homme afin que l’homme devienne Dieu. Il n’y aurait point d’amour de Dieu s’Il ne s’était pas uni à celui qu’Il aime ».
   Pour nous qui nous sommes éloignés de lui, nous sommes devenus des « demi-morts, demi-vivants ». C’est pourquoi nous « mourons dans le baptême afin de ressusciter pour l’éternité ».
   « Accepter la réincorporation  supprime la valeur absolue de la création qui ne devient qu’une apparence ou un instrument, un parapluie, un chapeau, un habit » : une coquille vide en quelque sorte. Naturellement nous venons sur terre chargés d’un passé, « car en Adam, nous avons péché, mais en Christ nous sommes sauvés ». Ce profond « en biblique », signifie que « j’étais en Lui ». Oui, nous étions tous en Adam d’une certaine manière ! Nous ne naissons pas seulement que « fils de papa ou de maman », membre d’un arbre généalogique. Nous remontons tous jusqu’à Adam, car tous nos ancêtres ont informés notre ADN , et nous arrivons ici-bas, « chargé, combinés, mais participant à la  Communion des Saints ».              
   Nous tenons à préciser que "cette conception est populaire". Pour nombre de métaphysiciens traditionnels il est évident que " L'être véritable ne peut se manifester deux fois dans le même état". Cette impossibilité d'un retour au même monde " résulte de ce qu'il impliquerait une limitation de la multiplicité des mondes (ou états d'existences) et, par suite, une limitation de la Possibilité Universelle elle même" comme l'a écrit René Guénon, en 1936, à A.K. Coomaraswamy. La sagesse orientale ne dit-elle pas que "ce n'est jamais la même eau qui passe dans la rivière". René Guénon admet que quelque chose puisse se réincarner, mais que ce ne sont que des "éléments psychiques, qui n'ont rien à voir avec l'être véritable, et qui viennent s'intégrer dans la manifestation d'un autre être). Ce transfert de résidus individuels de type psychique explique " les prétendus cas de souvenirs de vie antérieure". Ces intrusions sont  facilitées par " les béances de l'être" lors d'expériences dangereuses au cours desquelles l'homme "oublie la garde de son corps et de son âme". 
Ce peut-être la consommation de drogues, les "voyages hors du corps plus ou moins organisés", et réalisés en dehors de tout cadre régulier, d'autres expériences de recherche de sensation ou de pouvoir, parfois une hyper sensibilité de la personne. 


                                                                        Père Jean Moïse